vendredi 7 août 2020

Alma, Le vent se lève, Timothée de Fombelle

Après plusieurs semaines d'absence, je reviens par ici pour vous parler d'un de mes auteurs chouchous, Timothée de Fombelle ! La parution de son dernier roman, Alma, Le vent se lève, a été très attendue (repoussée pour cause de confinement !) et a fait beaucoup parler, pas toujours en bien... Maintenant que je l'ai lu à mon tour, j'aimerais revenir un peu sur tout ce qui s'est dit. 

Mais avant tout, laissez-moi vous parler rapidement du roman en lui-même, c'est quand même d'abord à ça que sert ce blog ! Ce roman est le premier tome d'une trilogie autour de l'esclavage et du commerce triangulaire. On y suit Alma, une jeune fille africaine de l'ethnie oko, vivant une enfance pleine de bonheur, en autarcie dans une petite vallée, avec sa famille. Elle qui ne connait rien du monde en dehors de sa vallée, va en découvrir la cruauté alors que son frère s'échappe, et qu'elle quitte elle aussi ce petit paradis pour partir à sa recherche. Elle découvre alors que des hommes en capturent d'autres pour les vendre à des navires étrangers qui partent à l'autre bout du monde. Elle découvre que tous les hommes ne vivent pas en harmonie comme elle le faisait avec ses parents et ses deux frères. Elle découvre qu'elle-même n'est pas tout à fait ce qu'elle croyait, qu'elle est plus forte qu'elle ne l'aurait jamais soupçonné. D'autres personnages, européens notamment, viennent se greffer à son histoire, et j'imagine que les deux autres tomes de cette trilogie nous en apprendront plus sur eux. 

Au début de ma lecture, je n'ai pas tout à fait retrouvé la magie qui opérait dans les autres romans de Timothée de Fombelle, mais peut-être est-ce aussi dû aux critiques que j'ai pu en lire. Ceci dit, ce sujet nécessitait forcément un ton plus grave que de simples romans d'aventures, ce qui explique aussi ce changement de ton. Quoiqu'il en soit, c'est tout de même un roman magnifique, qui laisse présager de bien des frissons - de peur comme de plaisir - à la lecture des tomes suivants. Au fil des pages, on retrouve finalement toute la poésie contenue dans la plume de Fombelle, et je pense notamment à deux chapitres qui nous font explorer la culture oko, que j'ai trouvés d'une beauté à couper le souffle. En revanche, les illustrations de François Place, habituellement très vantées, m'ont laissée de marbre. Je ne les ai pas trouvées très soignées, et elles n'apportent pas grand chose au roman, à mon sens. Les illustrations de couverture, avec ce beau vert, auraient pu suffire. 



Malgré cette beauté, malgré la renommée (et peut-être d'ailleurs à cause d'elle) de son auteur, la publication d'Alma a généré de nombreuses critiques. Timothée de Fombelle a été interviewé par un journaliste du Point, qui me paraît vraiment chercher la polémique, à propos du refus de traduction par son éditeur anglophone habituel. En effet, Walker Books ne publiera pas Alma aux Etats-Unis, où les lecteurs n'acceptent pas qu'un auteur blanc s'approprie un pan si tragique de l'histoire noire. La culture du ownvoice y est très répandue. Je n'en donnerais qu'une définition rapide, d'autres en parlent bien mieux que moi. En gros, l'idée d'un livre ownvoice, c'est qu'y sont mis en avant des personnages qui appartiennent à une minorité (minorité sociale, raciale, sexuelle, etc), et l'auteur de ce livre est lui-même issu de la minorité concernée. Bien sûr, puisqu'il vit au quotidien ce dont il parle, il sera le mieux placé pour le faire avec justesse. Pour en revenir à l'interview de Timothée de Fombelle qui a fait couler tant d'encre : il y explique qu'il a continué à écrire son roman malgré le refus de publication de Walker Books, simplement il s'est encore davantage appliqué à être le plus juste possible dans le traitement des personnages. 

Parmi les critiques les plus virulentes, certains se sont exprimés en prétendant qu'aucun auteur blanc ne devrait plus écrire sur l'esclavage, afin de laisser la parole aux concernés. Sur ce dernier point, je suis d'accord : je pense en effet qu'il est important, quel que soit le sujet, de pouvoir lire des romans représentant une diversité, écrits par les concernés. Toni Morrison, pour ne citer qu'elle, est un excellent exemple de ce que peut apporter, dans un roman sur les noirs, le fait d'être soi-même noir. Elle connait réellement les sentiments de ceux sur qui elle écrit, puisqu'elle les a sans nul doute expérimentés directement, ressenti dans sa peau. Alors forcément, elle connaît son sujet. Pour autant, est-ce que cela signifie qu'un auteur blanc, qui prendrait vraiment le temps de se renseigner intimement, ne pourrait pas lui aussi écrire sur un sujet similaire ? Certains disent que non, un blanc ne peut pas écrire du point de vue des noirs. Je pense pour ma part que c'est justement ce qui fait la force de la littérature, pouvoir incarner un personnage différent de sa propre origine sociale ou identité sexuelle, etc. Un auteur peut, je le pense, incarner n'importe quel personnage, à condition d'accorder le plus grand sérieux à son travail de documentation. J'oserais même dire que selon moi, être trop proche d'un sujet peut entraver la qualité littéraire d'un ouvrage. J'ai déjà eu l'occasion de lire un ouvrage, écrit par un journaliste, sur la mort d'un de ses proches, notamment, parce que le sujet me concernait, et je pensais donc en être vraiment remuée. Eh bien finalement, l'auteur n'avait pas ajouté à son oeuvre le recul nécessaire à en faire un beau roman. Lire de la littérature ownvoice, pourquoi pas donc, mais je ne pense pas que l'édition doive s'y cantonner. C'est certes intéressant, mais ça n'est pas toujours un gage de qualité. J'ai également compris récemment que, ce qui énerve les critiques, c'est le fait que Fombelle puisse voler la vedette à un auteur noir qui écrirait un roman sur le même sujet, tout aussi bon, car les éditeurs lui refuseraient la publication sous prétexte que le sujet est déjà pris. Je suis certainement très naïve, mais j'ose croire que les éditeurs seraient capables de reconnaître l'intérêt de voir la publication simultanée de ces deux types de romans. 

J'ai beaucoup pu lire que Timothée de Fombelle "criait à la censure" et "pleurnichait" sur cette injustice, raison pour laquelle beaucoup l'ont méprisé suite à cette interview. Et en fait c'est ça qui m'a le plus énervée je crois : l'impression de critiques injustifiées de la part de personnes qui m'ont semblé surinterpréter les choses, et surtout, ne pas avoir lu le roman. Ce que j'ai vu, c'est un auteur qui exprimait certes sa déception, mais surtout, qui répondait posément aux questions d'un journaliste bien plus cynique que lui. En effet, Timothée de Fombelle est entre autres connu pour son caractère très mesuré et posé. Et il n'a, me semble-t-il, pas tenu de propos excessifs ici. Il y a des auteurs injustes envers certaines minorités, c'est vrai. Je ne crois pas que ce soit le cas de Timothée de Fombelle. Une autre critique qui lui a été adressée, a été de faire de l'esclavage une "aventure". Je ne sais pas si ceux qui emploient ces termes ont lu le roman, mais si c'est le cas, nous n'y avons pas lu la même chose. Le caractère aventurier, je l'ai vu chez Joseph, jeune français embarqué clandestinement sur La Douce Amélie, avec un but secret. A ses yeux, ce voyage a en effet quelque chose de l'aventure, mais c'est avant qu'il ne comprenne ce qui va réellement se tramer sur ce navire. La jeune Alma, quant à elle, n'est en aucun cas partie "à l'aventure". De son côté, il y a quelque chose du récit initiatique, puisque c'est un personnage qui quitte son lieu de naissance et qui va parcourir le continent africain en quête de son frère, et de vérité. Mais à aucun moment je n'ai vu son récit traité comme une simple aventure romanesque, le ton employé est d'ailleurs bien plus grave que cela, comme je l'ai déjà évoqué.

Voilà pour ma modeste contribution à ce débat qui agite le Twitter littéraire. J'avais besoin de vous faire part de ces réflexions, certes un peu en bazar, mais qui m'ont un peu rongées pendant ma lecture. En dehors de cela, je n'ai pu lire que des avis élogieux de la part de ceux qui ont vraiment lu ce roman pour lui-même, et cela prouve bien que le talent de Timothée de Fombelle n'est plus à démontrer, et qu'il a l'étoffe du grand auteur qui, justement, est capable de s'emparer de n'importe quel sujet sans le détourner de sa gravité. 

Je ne peux que vous inviter à vous lancer dans la lecture de cette trilogie, dont le deuxième tome est annoncé pour début 2021. Si ce n'est déjà fait, vous pouvez vous le procurer en quelques clics à partir de l'image ci-dessous ! Ou dans votre librairie préférée... 


mardi 30 juin 2020

La reine sous la neige, François Place

A sa sortie, ce livre avait plutôt attisé ma curiosité, les quelques lignes de son résumé annonçaient une lecture très originale. François Place étant un auteur à l'imaginaire riche, je ne m'inquiétais pas de la qualité de ce roman. Voyez par vous-mêmes. 

Une tempête en plein ciel.
Un avion dérouté.
Un vol de portable.
Un coup de foudre. 
Deux amoureux.
Une reine morte.
Un enfant perdu.
Un tigre évadé du zoo.
Une statuette de plastique.
Une enquête impossible.
Londres sous la neige...

Et en effet, dès les premières pages, le roman est prometteur, accrocheur. Sam, qui vit en Afrique du Sud avec sa mère et son beau-père, doit se rendre à Amsterdam pour l'anniversaire de son demi-frère. Seulement, à cause d'une tempête de neige, son avion est détourné sur Londres, où elle va donc passer une journée aux allures irréelles. Alors qu'elle veut en profiter pour rencontrer sa correspondante londonienne de longue date, elle croise la route de deux garçons, Eliot et Fergus, qui vont donner une saveur toute particulière à cette journée. Puis, alors que la journée avance, elle se rend à Camden et tombe sur un petit garçon qui s'est enfui de chez lui, laissant derrière lui une situation inextricable. Tout bascule pour ces deux personnages un peu perdus, lorsqu'ils se retrouvent près du zoo, dont un tigre s'est échappé. Dans le même temps, une terrible nouvelle s'abat sur tout ce ballet de personnages : la reine Elizabeth II est décédée. Happées par cet événement hors du commun, toutes ces intrigues vont s'emmêler pour mieux se dénouer dans cette bulle hors du temps qui les enveloppe. 



Si j'ai dévoré ce roman, qui se lit très facilement, j'avoue qu'il me laisse perplexe. En fait, je le trouve à la fois trop riche, et quelque peu pauvre. Pauvre, pour l'aspect lexical et complexité de l'intrigue. Les personnages principaux sont âgés de 18 ans, donnant l'idée d'un roman destiné à un public jeune adulte, alors qu'en réalité, je pense qu'il est parfaitement adapté à des lecteurs bien plus jeunes, dès 12-13 ans, par sa facilité. Trop riche, parce que plein de pistes sont lancées dans ce roman, le rendant complètement inclassable. Une belle romance et une enquête policière se partagent la première place, mais pour autant ce n'est ni une romance ni un polar. Beaucoup de sujets sont effleurés : les familles recomposées, le harcèlement, le troisième âge, l'émigration... Mais cela fait trop de sujets à la fois, trop de personnages aux trajectoires de vie complexes, et on a tendance à se perdre au milieu de tous ces personnages secondaires. Alors qu'on aimerait voir l'un ou l'autre davantage creusés, tous sont évoqués trop vite, et certaines intrigues restent ainsi sans réponse. Je sais que dans son travail d'illustration, ce fouillis apparent participe à la poésie de l'imaginaire de François Place, mais ici j'ai trouvé que cela ne fonctionnait pas. 

Dommage, une petite déception, mais c'est malgré tout un roman qui se lit tout seul, et qui fait voyager ! 

vendredi 26 juin 2020

Et le désert disparaîtra, Marie Pavlenko

J'avais découvert Marie Pavlenko avec son précédent roman, Un si petit oiseau. Je ne vous en avais pas parlé à l'époque par manque de temps, mais ce magnifique roman avait été pour moi un coup de cœur. Je partais avec des préjugés, alors qu'en réalité, la plume de cette autrice est d'une grande force. Assez simple, mais elle va droit au but, elle sait toucher à travers cette simplicité. J'étais donc ravie de la retrouver avec son dernier roman, Et le désert disparaîtra

Samaa mène une rude existence au sein de sa tribu, dans le désert. Enfin, le désert, c'est en fait la terre entière, dans ce monde qui pourrait bien être notre futur. La nature y a tellement été exploitée, qu'un désert de sable chaud a recouvert la surface de la Terre, et que les moyens de subsister sont bien difficiles. Les hommes chassent, afin de troquer le fruit de leurs chasses contre des vivres (eau gélifiée et barres protéinées). Mais ces chasseurs ne sont pas en quête d'animaux, car des animaux, il n'y en existe plus guère. L'objet de leur troc, c'est le bois. Ils traquent les quelques arbres qui subsistent dans des trouées, tous les autres ayant été abattus pour leur bois, ressource tant convoitée. Les arbres coupés, c'est ce qui les fait vivre. Ils ne se rendent évidemment pas compte de l'aberration écologique que cela représente (plus d'arbres, cela signifie une raréfaction de l'oxygène, en premier lieu, et donc la disparition de la plupart des formes de vie, oiseaux, insectes, etc.). L'Ancienne de la tribu tente bien de les ramener à la raison, en expliquant que les arbres représentent la vie, réellement, lorsqu'ils sont encore debout, mais personne ne veut écouter ces sornettes de vieille femme. 

Samaa voudrait devenir chasseuse, comme son père l'a été. Seulement, cela demande tellement de force physique et d'endurance, que ce statut est réservé aux hommes. Il en faut plus pour décourager la jeune fille, qui ruse pour se faire accepter au sein de la troupe. Mais son stratagème va se retourner contre elle, et la voilà qui erre, seule, en plein désert, alors que ses provisions s'amenuisent. C'est alors qu'elle tombe sur (ou plutôt dans) une trouée, où elle découvre un arbre. Coincée là, elle va faire elle-même l'expérience que oui, les arbres sont la vie, quand ils sont debout. 



Ce roman est un récit initiatique, l'histoire d'une jeune fille pas encore femme, qui rêve d'un destin hors norme, et qui, d'une façon inattendue, saura en effet se dresser contre la norme. C'est une histoire en apparence assez simple et classique, de survie dans un monde post-apocalyptique. On s'attache au personnage, que l'on veut voir survivre coûte que coûte. Mais au fur et à mesure que l'on s'approche de la fin, on ne peut s'empêcher d'imaginer le pire. Par quel miracle Samaa pourra-t-elle survivre, tout en sauvant son monde ? Car finalement, ce récit initiatique ne concerne pas tant une humaine, que la nature elle-même, mise en grand danger, mais qui doit trouver le moyen de se réinventer. Samaa est certes le personnage principal de ce texte, mais la galerie des personnages est ici très atypique, car un arbre vient supplanter les autres humains en tant que personnage secondaire, alors qu'eux gravitent en marge de cette histoire. 

J'ai beaucoup aimé ce court roman, qui se lit d'une traite, et qui apporte une véritable bouffée d'oxygène. Comme d'habitude, les mots de Marie Pavlenko sont choisis avec beaucoup de justesse, et font leur oeuvre, tranquillement mais sûrement. C'est une véritable fable écologique, à mettre entre les mains des adolescents qui n'auraient pas encore réalisé l'urgence à protéger notre nature. A acheter dans votre librairie préférée, ou en cliquant sur l'image ci-dessous ! 


mardi 23 juin 2020

L'Erebus, vie, mort et résurrection d'un navire, Michael Palin

Ce livre, je l'avais mis dans ma PAL de confinement, histoire de m'évader alors que nous serions enfermés chez nous... Et finalement, le voyage a duré plus longtemps que prévu ! 

L'Erebus est un navire britannique du 19ème siècle, qui a permis l'exploration à la fois de l'Arctique et de l'Antarctique. Alors qu'il avait connu un destin tragique autour de 1850, son épave a été retrouvée par hasard, en 2014, au Nord du Canada. Michael Palin (un membre des Monthy Python), fasciné par le sujet, s'en est emparé pour retracer l'histoire extraordinaire de ce navire. Dans les années 1830, les britanniques avaient soif de découvertes et d'exploration. Un de leurs buts, notamment, était de trouver ce qu'on appelle aujourd'hui le Passage du Nord-Ouest, pour contourner le continent américain par le Nord. Plusieurs explorations maritimes avaient été lancées en ce sens, jusqu'à ce qu'ils apprennent la possible existence d'un continent Antarctique. Ne voulant pas être doublés par une autre nation, ils ont vite envoyé une mission à la recherche du Pôle Sud magnétique. L'Erebus et le Terror, deux bombardes de guerre, ont été affrétées à cet effet, renforcées pour résister à la glace, et sont donc parties en mission vers le Sud. A leur retour, fortes de leur réussite, elles ont de nouveau été envoyées en mission, au Nord, cette fois, à la recherche de ce fameux Passage du Nord-Ouest. Ce fut malheureusement là, prises dans les glaces, que s'arrêtèrent leurs exploits... 



C'est un beau récit d'exploration que nous sert là Michael Palin, extrêmement bien documenté, et d'une grande précision historique. Au début, cette précision a même failli avoir raison de mon envie de lire cet ouvrage. L'auteur a pris le temps de retracer les histoires humaines qui étaient à l'origine de la construction de L'Erebus, d'expliquer par quelles relations de pouvoir ces expéditions ont été lancées, le passé des hommes été recrutés à cette occasion, les détails techniques de la construction et de l'aménagement des navires... J'ai trouvé ces passages un peu fastidieux, il m'était difficile de retenir certains termes inconnus, propres au domaine de la navigation, et des noms qu'on ne croise qu'assez peu tout au long du livre. Mais le départ de l'expédition donne au texte un nouvel élan, et j'ai pris beaucoup de plaisir à lire les aventures de ces marins explorateurs. On imagine aisément les paysages désolés qu'ils ont traversés, les conditions rudes de leurs voyages, et la curiosité est grande de savoir jusqu'où ils sont allés, et ce qu'ils ont découvert. 



L'auteur a su donner vie aux documents historiques, pour nous rendre ces voyages passionnants. Pour la première moitié du livre, il s'est basé principalement sur les journaux de bord de l'expédition antarctique, qu'il a croisés avec ses propres souvenirs de voyage. En effet, il est également l'auteur de plusieurs reportages de voyage, et notamment un où il a pu mettre ses pas dans les traces des marins de L'Erebus : Du pôle Nord au pôle Sud. Pour la suite, et notamment pour la dernière expédition de L'Erebus et du Terror, dans le cercle polaire arctique, le travail de documentation est encore plus important, puisqu'il a fallu recouper nombre de récits, lettres, et autres documents. En effet, les équipages envoyés en 1845 ayant entièrement disparu, certainement morts dans les glaces entre 1846 et 1850, on ne devine leur destin qu'à travers des récits d'autres explorateurs partis à leur recherche, et grâce aux reliques du voyage régulièrement retrouvées au fil des siècles. A travers la grande variété de sources citées dans ce récit, j'ai découvert à quel point cette expédition à la fin tragique, dont je n'avais jusqu'alors jamais entendu parler, semblait importante dans l'histoire britannique. En effet, le sort de ces hommes a préoccupé leurs concitoyens des décennies durant, et jusqu'à récemment, des historiens se sont penchés sur la question, essayant de déterminer les trajectoires précises empruntées, la cause réelle de la mort de ces hommes... Plusieurs monuments ont été érigés en leur souvenir, montrant ainsi l'importance de ce récit. En plus de cela, Michael Palin a parfaitement su décrire les comportements de ces explorateurs, notamment lors de l'expédition en Antarctique, sans jamais porter un jugement négatif qui serait altéré par notre vision moderne. En effet, ils étaient loin d'avoir, vis-à-vis des continents et animaux qu'ils découvraient, la même conscience écologique que nous. Mais l'auteur nous rappelle avec philosophie l'importance du contexte, et nous donne le recul nécessaire pour ne pas porter de jugement hâtif, même si on ne cautionne pas leur frénésie à chasser les espèces découvertes, par exemple. 

C'était donc un véritable plaisir de suivre ces aventures, racontées de façon si intelligente. Ce n'est pas un livre qui se dévore, il m'a fallu plusieurs semaines pour en venir à bout, mais j'ai beaucoup aimé cette lecture malgré tout ! 

Idéal pour se rafraîchir cet été, n'hésitez pas à vous plonger à votre tour dans ce beau récit de voyage, que vous pouvez vous procurer en cliquant sur l'image ci-dessous ! 


jeudi 11 juin 2020

Simone Veil ou la force d'une femme, Annick Cojean, Xavier Bétaucourt et Etienne Oburie

Avant de lire cette bande-dessinée, je ne m'étais jamais vraiment penchée sur le personnage pourtant incontournable de Simone Veil. Bien sûr, je connaissais son parcours dans les grandes lignes, comme tout le monde je pense, mais je n'étais jamais allée plus loin. C'est donc une belle opportunité que m'ont offert Babelio et les éditions Steinkis de découvrir ce livre grâce à une opération Masse Critique privilégiée. Et je les remercie vivement, car je serais sans cela passée à côté de quelque chose. 



Annick Cojean, grand reporter au Monde, a eu l'occasion de connaître Simone Veil d'assez près à travers son métier. Du vivant de la ministre, elle avait réalisé plusieurs interviews et portraits d'elle, et une forme d'amitié teintée d'un grand respect semble s'être créée entre les deux femmes. C'est donc tout naturellement que, à la mort de Simone Veil, le quotidien Le Monde s'est tourné vers cette journaliste afin de lui rendre hommage. C'est ainsi que commence la bande-dessinée : Annick Cojean apprenant le décès de Simone Veil, et recevant la commande d'un article. On la suit donc, alors qu'elle se remémore ses rencontres avec cette grande femme, pour rédiger un texte au plus près de son vécu. Trois temporalités se chevauchent alors dans cette bande-dessinée : le moment présent, où la journaliste cherche les mots justes, puis un retour en arrière sur les rencontres entre les deux femmes, et enfin, des bribes du passé de Simone Veil. Une grande et belle place est ainsi laissée aux propos de cette dernière. 

Ce livre n'est donc pas une biographie dessinée de cette personnalité marquante, mais plutôt le récit d'une belle rencontre entre deux femmes habitées des mêmes convictions. Et tant mieux, car découvrir Simone Veil à travers les yeux d'Annick Cojean, qui l'estimait énormément, ne rend que plus touchant encore ce récit. Une biographie en bonne et due forme aurait certainement eu un côté trop scolaire, trop sérieux peut-être même. Grâce au procédé adopté ici, on découvre une femme derrière la personnalité, et c'est cette femme elle-même qui sait nous faire vibrer. Dès leur première rencontre, la ministre paraît se sentir assez proche de la jeune journaliste qui l'interroge, et on devine déjà que ce qui va les unir dépassera le cadre strictement professionnel. Simone Veil apparaît ainsi comme une personnalité très humaine, et semble très accessible, proche des femmes qui partagent ses combats. On découvre la femme, parfois fragile, derrière ses prises de position fortes, et les grandes lignes de sa politique ne sont là que pour rappeler son engagement infaillible. Et cette femme, celle que l'on voit transparaître sous le masque impassible, est terriblement touchante. 



Graphiquement, cette bande-dessinée en monochrome est également très réussie. Trois couleurs, une pour chacune des trois temporalités, permettant ainsi de bien comprendre comment tout cela est agencé. Ce choix me semble très judicieux, puisqu'une trop grande profusion de couleurs aurait desservi le sentiment d'intimité qui s'instaure assez vite. Toujours pour permettre de rentrer ainsi dans l'intime, l'illustration se cantonne beaucoup à des portraits, et se concentre en tous cas beaucoup sur les personnes, en simplifiant volontairement le décor d'arrière-plan. Ce qui importait ici, c'était vraiment de faire ressortir l'humanité des personnages, et le dessin s'y attache parfaitement. Annick Cojean rappelle la douceur du regard vert de Simone Veil, et le choix des teintes restitue parfaitement cette impression. 

Cette bande-dessinée m'a profondément émue, et m'a fait me sentir proche de cette grande femme que je connaissais alors si peu. Féministe ou pas, on ressort de cette lecture avec l'impression rassurante de faire partie d'une sororité. Une lecture qui éveillera très certainement des consciences, et qui raffermira les prises de position d'autres femmes. N'hésitez pas un seul instant, foncez découvrir cette bande-dessinée, que vous pouvez acheter en cliquant sur l'image ci-dessous. 


lundi 1 juin 2020

Lectures en bref - mai 2020

The wicked deep, Shea Ernshaw

J'avais déjà beaucoup entendu parler de ce roman, et j'en avais lu des avis assez divergents. J'ai donc pu me faire un avis dessus, grâce aux éditions Rageot qui l'ont mis en accès libre pendant le confinement. L'histoire se déroule de nos jours, dans un village marqué par une malédiction. Deux cent ans auparavant, Marguerite, Aurora et Hazel Swan ont été condamnés à la mort par noyade par les villageois, qui voyaient en elles des sorcières séductrices. Depuis, elles reviennent chaque année en juin, prennent possession du corps de jeunes filles, et se vengent en noyant des hommes qu'elles séduisent. Alors que cet "événement" attire les touristes et attise la curiosité de tous, Penny, une jeune fille du village, est lassée de ces noyades qui font tant fantasmer. Alors que Bo, un étranger, débarque sur son île, elle va tenter, par tous les moyens, de le préserver du pouvoir d'attraction des trois jeunes femmes. 



J'ai bien aimé ce roman, empreint de fantastique, et écrit dans une ambiance assez sombre qui convient très bien. Même si j'avais deviné assez vite le nœud de l'intrigue, je ne voyais pas trop comment celle-ci pourrait trouver une résolution satisfaisante, et finalement, ça fonctionne. Ce roman ne sera pas un coup de cœur, et ne me marquera pas forcément, mais c'était une lecture agréable, bien divertissante, l'idéal pour passer le temps pendant le confinement ! 

Quelques albums jeunesse

Ce mois-ci, avec le retour en librairie, au contact des nouveautés, j'ai aussi pu découvrir plusieurs beaux albums jeunesse, dont j'ai parlé (ou vais parler) sur Instagram. Il y a eu Maman c'est toi ?  du duo d'illustratrices IK et SK : un livre-carrousel, une forme assez originale, idéale pour les petites mains. Je veux un super pouvoir, d'Emilie Vast, chez Memo, reprend les deux lapins de son précédent album (Moi j'ai peur du loup, dont je vous avais parlé par ici) pour se faire à la fois album et documentaire. J'ai également découvert le magnifique D'un grand loup rouge, de Mathias Friman publié par Les fourmis rouges


                                                                                   

Et c'est tout ?

Non, ben sûr que non ! Au programme de ce mois de mai, il y a aussi eu un autre roman jeunesse : Se taire ou mourir ? dont je vous ai parlé dans mon précédent billet sur Karen McManus. Et puis une lecture documentaire sur la parentalité : J'ai tout essayé, d'Isabelle Filliozat, dans une version illustrée par Anouk Dubois, chez JCLattès. Je vous en parlerai peut-être prochainement ! 

Et maintenant, place au mois de juin, que je souhaite riche en lectures, avec notamment le début des lectures pour la rentrée littéraire ! 

mardi 26 mai 2020

Focus sur... Karen McManus

Je me rends compte, alors que je m'apprêtais à publier un article sur Se taire ou mourir ?, que je ne vous avais pas parlé du précédent roman de cette autrice : Qui ment ? Il va donc falloir réparer cet oubli avant toute chose ! J'avais découvert Karen McManus avec son premier roman traduit en France, Qui ment ? il y a deux ans déjà. Alors que cinq lycéens sont collés en même temps, l'un d'eux meurt dans des circonstances qui échappent à tous. Les quatre autres, Bronwyn, Nate, Addy et Cooper, sont forcément les suspects tout indiqués. Une enquête commence donc, qui va révéler beaucoup de chacun de ces personnages, et qui va même leur permettre de se révéler à eux-mêmes. 

Ce roman réunissait tous les éléments du page-turner parfait. L'enquête policière qui distille du suspense, et qui nous donne envie d'aller au bout pour connaître le dénouement de cette histoire, en même temps qu'on tremble pour les personnages. Les quatre suspects qui représentent les différents archétypes des lycéens américains : on a l'intello un peu coincée, le délinquant qui touche à la drogue, le sportif, un des meilleurs joueurs de baseball du lycée, et la fille populaire un peu superficielle. Et même si tout cela paraît très caricatural, cela fonctionne parfaitement car non seulement, les jeunes lecteurs s'y retrouvent sans mal, et ces figures emblématiques sont parlantes, mais surtout, si les choses semblent assez figées au départ, chaque personnage connaîtra une belle évolution qui viendra gommer ces archétypes, ou du moins changer notre regard dessus. Enfin, on est servis en histoires d'amour entre les différents personnages, et on savoure avec délectation quelques un des passages où deux personnages se rapprochent timidement pour finalement céder à la passion... Cocktail idéal donc, pour ce roman choral, qu'il m'avait été bien difficile de lâcher avant la fin ! 



Se taire ou mourir ? est paru juste avant le confinement (un des livres qu'il faut penser à soutenir, donc !), et a été une de mes lectures de confinement. Comme le précédent roman, il se dévore, encore un beau page-turner. Ellery et Ezra, deux jumeaux, doivent s'installer à Echo Ridge, où leur mère et sa sœur jumelle ont grandi. Cette ville, ils le savent, a déjà été deux fois par le passé le théâtre de disparitions inexpliquées de jeunes filles. A la fois fascinés et un peu effrayés par cet endroit où ils n'ont encore jamais mis les pieds et que leur mère a longtemps évité, les jumeaux vont tenter tant bien que mal de trouver leur place dans cette petite ville qui cache bien des secrets. On y retrouve les mêmes ingrédients que pour Qui ment ?. Et pourtant, j'ai trouvé que cela fonctionnait moins bien ici. D'abord, parce que les personnages principaux me parlaient moins, je me suis sentie moins proche d'eux et donc pas autant concernée par l'histoire. Peut-être aussi parce que ce deuxième roman m'a donné une sensation de facilité : on prend les mêmes ingrédients, on change le lieu et le crime, et on recommence. Ca m'a paru un peu trop léger par rapport à Qui ment ? Jusqu'à la fin de celui-ci, je ne voyais pas comment l'intrigue pouvait se résoudre. Dans Se taire ou mourir ?  j'ai eu l'intuition du coupable assez vite, et n'ai donc pas été très surprise du dénouement. C'est donc un chouette roman, qui se lit bien et qui saura séduire beaucoup d'adolescents, mais moins bien que le premier à mon avis. 



Un des reproches souvent faits aux romans jeunesse trouve ici une belle réponse : la question de la diversité. On trouve en effet une belle diversité parmi les personnages de Karen McManus, tant de race, de genre, que de sexualité. Cela semble assez représentatif de la diversité réellement présente aux Etats-Unis, où se côtoient des populations de diverses origines, et où, dans le nord du pays du moins, les différentes orientations sexuelles sont plus facilement acceptées qu'en France. Une belle leçon, donc, pour les jeunes lecteurs.

N'hésitez pas à faire découvrir cette autrice à vos adolescents, succès à peu près garanti ! Je vous laisse cliquer sur l'image ci-dessous pour vous procurer un de ces livres (ou les deux !).