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dimanche 2 février 2020

Une joie féroce, Sorj Chalandon

Sorj Chalandon est un auteur que je souhaite découvrir depuis bien longtemps, sans jamais passer le pas, notamment par manque de temps. Cette année, ayant un peu plus de temps, j'en ai profité pour lire son dernier roman paru, lors de la rentrée littéraire, Une joie féroce. Ce fut pour moi une très belle surprise de lecture.


Ce livre, c'est l'histoire de Jeanne, une femme sans histoire, qui traverse la vie sans se faire remarquer. Elle fait toujours passer les autres avant elle, et place leur bien-être avant le sien. En tous cas, cela dure jusqu'au jour où la nouvelle tombe : "il y a quelque chose", lui dit le docteur. Un cancer, dans son sein. Elle qui a tant pris soin de ses proches, elle aimerait désormais que les rôles s'inversent, et elle a besoin qu'on prenne soin d'elle. Mais visiblement, c'est trop demander, à son mari notamment, qui prétend n'être pas assez fort pour la soutenir dans cette épreuve. Face à cette situation sans merci, une nouvelle facette de sa personnalité va se dévoiler, dont elle-même n'avait pas connaissance. On découvre une Jeanne qui a envie de s'affirmer, de crier, de se battre. Dans sa lutte contre le cancer, elle va rencontrer trois autres femmes qui, comme elle, veulent prendre la vie à bras le corps, et unir leurs forces contre cette maladie qui est venue menacer leurs vies.

Pour autant, ce n'est pas un roman sur la maladie à proprement parler, mais plutôt sur quatre femmes fortes dont les trajectoires se rejoignent. Ces femmes, qui n'auraient rien eu en commun avant la maladie, vont trouver les unes dans les autres des alliées pour garder la tête hors de l'eau. Alors qu'elles sont atteintes au cœur de leur féminité, elles puisent chacune leur réconfort dans la présence des autres, et vont s'ouvrir une à une. Elles découvrent alors qu'elles partagent autre chose : ce sont toutes des mères en souffrance, confrontées à la perte d'un enfant (deuil ou éloignement). Pour se sauver, elles vont monter de toutes pièces un projet complètement fou, dont l'audace les aidera à tenir dans les moments les plus durs.

C'est un court roman qui se lit d'une traite, qui nous tient en haleine. C'est beau, c'est fort, ça nous touche en plein cœur. L'auteur parvient à trouver les mots justes pour évoquer ce sujet difficile, il distille parfaitement l'émotion, le tout sans aucune commisération. J'ai entendu dire que ce n'était pas le meilleur Chalandon : si cela est vrai, les autres doivent être majestueux.


jeudi 19 décembre 2019

Civilizations, Laurent Binet

Laurent Binet fait partie des auteurs qui m'intriguent. Plus précisément, ses publications m'attirent, même si jusque là je n'avais lu qu'un seul de ces romans. "Lu" n'est d'ailleurs pas le bon terme : j'avais découvert HHhH en livre audio, mais je n'avais pas vraiment aimé ce livre, ni tout à fait roman, ni tout à fait essai historique. Et pourtant, ça ne m'empêche pas d'avoir envie de lire les autres romans de cet auteur ! Une lacune en partie comblée, désormais, puisque j'ai lu son dernier ouvrage : Civilizations.

Il faut dire aussi que ce titre a tout pour me plaire : le côté historique, que j'apprécie même si j'en lis peu, et l'uchronie, un exercice littéraire qui m'amuse beaucoup quand il est bien mené. Et c'est tout à fait le cas ici ! Laurent Binet nous livre une chronique historique qui s'étend sur plusieurs siècles, et on se laisse très facilement prendre au jeu. Dans cette dystopie, on part du postulat que ce sont les Incas qui ont conquis l'Europe, et non l'inverse. Pour cela, il a fallu que des vikings viennent se mêler à la population Inca autour de l'an mille, que Christophe Colomb ne revienne pas vivant de son expédition de 1492, et qu'Atahualpa décide ensuite de prendre la mer pour aller envahir l'Europe. Autour de ces trois faits, l'auteur brode un nouveau fil rouge historique, et il le fait à merveille. Il parvient avec brio à mélanger les genres du récit : une partie purement chronologique, un extrait de carnet de voyage, une analyse historique et diplomatique viennent tour à tour nous apporter les clés de compréhension nécessaires à cette leçon d'histoire revisitée. On a réellement l'impression de lire des documents réels, ce qui montre le travail immense qu'a du faire l'auteur de documentation extra-textuelle. Et dans le même temps, cette grande variété de style évite l'ennui, qui pourrait gagner certains lecteurs peu habitués aux essais. 


En plus de cette grande inventivité dans l'écriture, il faut souligner l'intelligence de l'entreprise. Le jeu de la diplomatie est très bien étudié, calqué sur les rapports de force existant réellement en Europe à cette époque, pour mieux imaginer les conséquences des différents choix d'alliance que fera Atahualpa une fois arrivé dans ce "Nouveau Monde". En inversant les choses, Laurent Binet se prend d'ailleurs au jeu de réinventer les guerres de religion. Même si on pressent qu'il avait certainement des comptes à régler avec le christianisme, cette question est elle aussi abordée avec intelligence, mettant en lumière une nouvelle religion amenée par Atahualpa, le culte du soleil. L'auteur se plaît d'ailleurs à réécrire cette partie de l'histoire en démantelant l'Inquisition et tous ses travers, et en mettant en avant une certaine liberté de religion. On a plaisir à retrouver les grandes figures historiques de l'époque, et cela prouve le grand travail de recherche qui a dû être effectué, afin de respecter tous ces codes pour mieux les détourner. 

J'ai également pris beaucoup de plaisir à la lecture des derniers chapitres, qui mettent en scène de nouveaux personnages, plus littéraires que politiques, cette fois. Cela constituait un clin d’œil très amusant, même si je ne suis pas certaine de la nécessité de cette partie au sein du récit. Je n'en dis pas plus, afin de laisser la surprise aux littéraires qui, comme moi, souriront devant l'introduction de ces personnages. 

Au final, c'est donc un roman que j'ai lu avec beaucoup de plaisir, et que j'ai trouvé d'une qualité nettement supérieure à HHhH. Si vous avez parmi vos proches des amateurs d'histoire à l'esprit malicieux, il est encore temps d'aller acheter ce livre pour le mettre au pied du sapin ! 


Merci à NetGalley et aux éditions Grasset pour cette lecture !





mardi 17 septembre 2019

Rouge impératrice, Leonora Miano

J'ai terminé ce roman de la rentrée littéraire 2019 il  y a peu, et c'est une très belle découverte ! Cela faisait longtemps que les ouvrages de cette autrice m'attiraient, à chaque sortie, alors j'ai profité d'avoir vu Rouge impératrice sur Netgalley pour le solliciter. 

Ce roman, qui tire légèrement sur la science-fiction, nous emmène un siècle après le nôtre, au sein du Katiopa, autrement dit, le continent africain unifié et pacifié dans sa quasi-totalité. Si le fond géopolitique a toute son importance dans ce roman, ce n'est pourtant pas cela qui est au cœur de l'intrigue, mais une histoire d'amour. Une passion qui éclot entre le chef de l'état, Ilunga, et une universitaire, Boya. Si leur histoire semble d'un naturel désarmant, elle risque vite de devenir une réelle préoccupation pour l'entourage d'Ilunga, qui entrevoit les retentissements stratégiques de cette affaire. 



J'ai eu un réel coup de cœur pour ce roman, un pavé dense mais dont on peut tirer tellement de choses. C'était seulement ma deuxième expérience de lecture en littérature de la francophonie, africaine même pour être plus précise. Lors de mes études, j'avais lu Les soleils des indépendances, d'Ahmadou Kourouma, un roman dont la langue très imagée déstabilise dès les premières pages. Ici, la prose offerte par Leonora Miano est plus proche de ce que nous connaissons dans notre littérature très occidentale. Du moins, en apparence, puisqu'en fait, résonne derrière le texte tout un réseau de références bien loin de notre culture occidentale. Quelques termes africains sont présents dans le livre et reviennent souvent. Au début, je vérifiais la signification de chacun de ces termes sur Internet, mais j'ai vite arrêté : la méconnaissance de ces mots n'entrave en rien la compréhension, et cela permet même de se laisser davantage porter par la prose. Le monde spirituel occupe une place importante dans ce roman, ce qui est également un des traits de cette littérature africaine. Si une bonne partie de cela nous échappe, on sent que cela apporte du relief à l'intrigue, ouvrant réellement sur une autre dimension, qui permet aux personnages de mieux se développer, de gagner en consistance. On voit bien, d'ailleurs, que ceux qui ont accès à la dimension spirituelle ont plus de facilité à s'élever au-delà du monde bassement politique. 

Et cependant, la politique est un des éléments centraux de cette oeuvre d'anticipation. Au fil du roman, on comprend à demi-mot comment s'est formé ce Katiopa unifié, ce qui préexistait, et les challenges qu'il doit donc affronter, en tant que pays à la construction récente. Il me manque certainement tout un tas de références culturelles et géopolitiques, mais on sent bien que ce schéma politique imaginé par Leonora Miano n'est pas dû au hasard, et a un fort ancrage dans l'histoire africaine récente. Tout ce référentiel en toile de fond apporte une réelle stimulation intellectuelle, et cela m'a captivée. 

Surtout, ce qui fait de ce roman une oeuvre maîtresse à mes yeux, c'est le traitement de l'amour. Plus même que cela, c'est une réelle passion dévorante qui s'empare de Boya et d'Ilunga, et pourtant une passion maîtrisée, qui prend tout le temps nécessaire pour s'exprimer. Et avec cette patience qu'ils lui accordent, il gagne réellement en puissance. Cet amour passionnel, irrépressible, qui les habite nous emplit d'une certaine grâce, qui nous habite tout le temps de la lecture. Un point capital à souligner, également, c'est le traitement du désir et du plaisir féminin, qui prend le dessus sur celui de l'homme, dans cette histoire d'amour, et dans ce roman. En effet, Boya a une belle connaissance d'elle-même et de ce que son corps apprécie, mais elle va pourtant en découvrir davantage et se laisser encore plus aller au plaisir entre les bras d'Ilunga, pour qui la jouissance de sa compagne passe avant sa propre envie. C'est la première fois que je lis un roman où le désir féminin est si bien exploré, caressé, et cela fait un bien fou à lire, en tant que lectrice et en tant que femme. On se laisse aisément transporter sous les effluves de ces transports amoureux où rien n'est tabou, tout n'est finalement qu'une question d'écoute de soi-même et de l'autre. Ce texte rentrera d'ailleurs, je le pense, dans mon panthéon des scènes d'amour littéraires (et rejoint donc Boussole de Mathias Enard, dont j'avais parlé par ici). 

Enfin, je dois vous parler de la fin du roman, chose que je fais rarement. Mais rassurez-vous, je ne rentre pas dans les détails de l'intrigue ! En arrivant à la dernière page, j'ai été réellement surprise de cette fin qui, disons-le, laisse les choses très ouvertes. Au début, cela m'a franchement déstabilisée, j'étais déçue. Et puis, j'ai senti que c'est une de ces fins qui demande du temps de réflexion pour être mieux appréhendée. Effectivement, avec un peu plus de recul, j'en comprends maintenant le sens. Dans la suite logique de tout le reste du roman, finalement, ce final a montré les différentes directions possibles, et à nous, lecteurs, de nous élever, de tenter d'atteindre une autre dimension de lecture, afin d'entrevoir les choses sous un œil plus avisé. Si c'est déstabilisant, je trouve en fait cela parfaitement cohérent avec l'esprit de ce roman qui demande un minimum de lâcher prise pour mieux en apprécier tous ses aspects.

C'est donc un très beau moment de lecture que m'a offert ce roman de la francophonie. En se plongeant dans cette littérature africaine, on a l'impression de pénétrer un nouveau continent littéraire sur la pointe des pieds, sans avoir forcément toutes les clés nécessaires, mais avide d'exploration. Un gros coup de coeur donc que ce roman, porté par la plume de Leonora Miano, aussi poétique, délicate et sensuelle que sa voix (entendue dans une interview récente que je vous recommande). 

Si vous souhaitez à votre tour découvrir cette prose, vous pouvez allez acheter le roman en quelques clics, à partir de l'image ci-dessous ! Je remercie NetGalley et les éditions Grasset pour cette belle lecture. 

        

lundi 28 janvier 2019

Lectures en bref - Décembre 2018

Faire le bilan de décembre... il serait temps non ? Mieux vaut tard que jamais, comme on dit. Et de toute façon, je n'ai pas tellement de titres à vous présenter, puisque décembre est un mois où j'ai assez peu de temps pour moi. 

Commençons sur du positif, avec Le marquis de la baleine, de François Place. Ce grand album m'avait interpellée à sa sortie, et ma collègue m'en avait dit beaucoup de bien. Dans cette pièce de théâtre superbement illustrée, on plonge au coeur du Minotruche, avec pour personnages : le roi Balthazar, la reine Mirabelle, et leur neveu Sigismond. Ce dernier, après de longues études à l'étranger, rend visite à son oncle et sa tante pour leur mettre une idée en tête. Lui qui rêve de grandeur, il a appris qu'à l'étranger, on voyait le royaume de Minotruche... comme un confetti ! La nouvelle est dure pour le roi et la reine, qui veulent à tout prix redonner une image de grandeur à leur pays. Sigismond va les aider à imaginer le meilleur scénario possible pour épater tous les pays voisins... Faire venir une baleine dans un pays enclavé au milieu des terres ? Tout paraît envisageable aux yeux de Balthazar et Mirabelle, pourvu qu'il y ait des danses folkloriques ! Si vient de leur "Sigi" adoré, c'est qu'elle est bonne ! 


On l'aura compris, François Place manie ici l'humour absurde, à la perfection. Il y a derrière tout cela une forme de critique tout en douceur, mais bien présente tout de même. L'écriture théâtrale est un régal à lire, elle donne un dynamisme et une vivacité impressionnants au texte. On a envie de se mettre à déclamer. Cet album est un bijou à découvrir à plusieurs, à lire à voix haute en famille ou entre amis, pour se régaler. 


En décembre, j'ai également lu le roman S.T.A.G.S de M.A. Bennett. Greer fait sa rentrée en pensionnat dans un lycée très huppé, pour lequel elle a reçu une bourse au mérite. Ne venant clairement pas du même monde social que la plupart des élèves, elle a beaucoup de mal à s'intégrer et le vit mal. Aussi, quand elle reçoit une invitation à un week-end de chasse, tir et pêche, chez Henry de Warlencourt, le garçon plus populaire du lycée, elle saute sur l'occasion. Mais ce week-end qui avait l'air d'un rêve va en fait tourner au cauchemar...


Je n'ai pas été très emballée par cette lecture... C'était divertissant, mais tout étais assez gros et caricatural, donc ça ne m'a pas marquée plus que ça. Et la fin m'a déçue, car finalement on revient plus ou moins à la situation initiale, même si elle est inversée... Je n'en dirai pas plus pour ne pas vous spoiler, évidemment, mais cette fin m'a un peu gâché la lecture, je dois dire.  


J'ai également lu Dix jours avant la fin du monde, de Manon Fargetton. Ou plutôt, essayé de lire... C'était le premier livre de cette autrice que je lisais, mais je n'ai pas été emballée. A tel point que j'ai abandonné ma lecture au bout d'une centaine de pages, car je m'ennuyais, je trouvais ça trop plat, et je n'avais pas suffisamment d'attentes pour la suite. 

Il y est question d'une catastrophe qui commence à ravager le monde à l'autre bout de la planète : deux lignes d'explosion ont tout détruit sur leur passage, et avancent pour se rejoindre, lentement mais inexorablement. En France, les personnages savent donc que la fin du monde est proche, et chacun tente d'y faire face à sa manière, souvent bancale. 


Enfin, j'ai eu la chance de lire Asta, de Jon Kalman Stefansson, un auteur que j'avais envie de découvrir depuis un moment (depuis la sortie de D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds, pour être exacte). Dans Asta, l'auteur nous raconte des tranches de vie en Islande. On y rencontre Sigvaldi et Helga, qui décident de nommer leur fille Asta, "amour" en islandais. Et pourtant, dans la vie de ces personnages, l'amour n'est pas très présent. Sigvaldi se remémore sa vie passée, et considère les erreurs qu'il a pu faire, les incompréhensions qui l'ont habité. Dans le même temps, nous suivons aussi Asta, devenue une jeune fille compliquée, qui tente de se débattre tant bien que mal à travers sa vie. 

L'écriture est à la fois très belle et froide, un peu sèche, comme peut l'être le climat en Islande. On s'imprègne donc très bien de l'état d'esprit de ce pays lointain et inconnu de la plupart d'entre nous. Pour autant, les sauts à travers les époques m'ont un peu perdue, et j'ai trouvé dur de retrouver son chemin à travers tous ces méandres. Asta est un de ses livres où il faut oublier sa liberté de lecteur afin de mieux se laisser emporter à la suite de l'auteur, mais je n'ai pas réussi à le faire. Ce qui n'enlève rien à ses qualités !