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mardi 7 septembre 2021

Plasmas, Céline Minard

 Alors que cette autrice me tente depuis longtemps, j'ai lu cette année mon premier Céline Minard ! Et je comprends mieux pourquoi son travail m'attirait. 

Plasmas, on ne sait pas bien si c'est un recueil de nouvelles, ou plutôt le roman du monde d'après, celui qui nous attend après les catastrophes écologiques vers lesquelles nous nous dirigeons. Chaque chapitre se suffit à lui seul, tout autant qu'il vient apporter sa pierre à l'édifice d'un univers futuriste dont nous découvrons peu à peu les lois, un univers post-apocalyptique. Dans ce monde, il y a des bots qui enregistrent les données humaines, de nombreuses créatures à l'intelligence bien supérieure à la nôtre, une Terre qui n'est plus habitable, une nature recréée de toute pièce, dans des bulles, puisque la nature telle que nous la connaissons a cessé d'exister. Vous l'aurez compris, dans ce livre il n'y a pas réellement d'intrigue linéaire, mais il y a, bien d'avantage, un message fort, celui de l'urgence écologique. Ce qui est dit, entre les lignes, mais avec suffisamment de puissance, c'est que si nous continuons ainsi, la tête dans le guidon, sans réfléchir, le monde tel que nous le connaissons court à sa perte. Alors certes, il y aura peut-être un autre monde, différent, qui viendra ensuite. Mais la nature à l'état libre n'y aura plus sa place, et les humains y seront détrônés. 

Dès les premières lignes, on sent que ce livre va demeurer plutôt obscur. On peut toujours tenter de relier tous ces éléments entre eux, afin de chercher la ligne directrice de l'intrigue, mais c'est une entreprise vaine. En réalité, tout l'intérêt de cet ouvrage réside dans l'écriture. Une écriture d'une précision impeccable, fine et ciselée. Chaque mot est à sa juste place, qui nous entraîne dans un tourbillon de sensations, qui nous donne à voir chaque scène, chaque biotope comme s'ils étaient devant nos yeux. Céline Minard ne pose aucun mot au hasard, elle fait montre d'un vocabulaire technique adapté à chaque situation. Qu'elle nous parle de l'agilité des acrobates, de la robe des chevaux nains, de l'activité aérienne autour d'un arbre dans la jungle, d'expérimentations botaniques, ses mots sont toujours maîtrisés et choisis. Il y a des livres où la langue présente plus d'intérêt que l'intrigue elle-même. Celui-ci en fait partie. Pour le lire, il ne faut pas chercher à comprendre. Il suffit de se laisser porter par cette plume, de se laisser emporter dans le tourbillon, et d'assister, en tant que témoin émerveillé, aux scènes qui se déroulent sous nos yeux. 

J'ai beaucoup aimé cette parenthèse de poésie dans laquelle cette lecture m'a entraînée. Céline Minard a en outre cette malice de faire de la science-fiction sans trop le dire, et j'aime ça ! Je suis convaincue que ce livre touchera plus d'un lecteur, alors pourquoi pas vous ? Si malgré tout mes arguments ne parviennent pas à vous convaincre, sachez que ce livre révèle bien des surprises, et qu'en allant au bout, vous assisterez à une scène de cosplay d'anthologie. Pour la découvrir, il ne reste plus qu'à cliquer sur l'image ci-dessous pour vous procurer ce livre ! 

 


mardi 3 août 2021

Focus sur... Sophie Adriansen

Sophie Adriansen est une autrice dont je suis le travail depuis plusieurs années, surtout pour ses publications en jeunesse. Je l'avais découverte avec un album plein de malice, La vache dans la brique de lait, et depuis, je recommande régulièrement ses romans à la librairie. Et puis ces derniers mois, c'est son travail en littérature générale que j'ai découvert, et dont je voulais vous parler aujourd'hui. 


En mai, paraissait la bande dessinée La remplaçante, illustrée par Mathou. Cette collaboration a fait parler sur les réseaux sociaux, son illustratrice y étant très connue. Une BD avec un dessin aussi frais et moderne, donc accessible, portant sur la dépression post-partum, il fallait que je m'y penche. Marketa est devenue maman avec Clovis, l'homme qu'elle aime. Seulement, alors que jusque là le bonheur qui les liait était immense et sans failles, la jeune femme se sent désormais complètement détachée de ce qui lui arrive. Elle est devenue maman, Clovis est papa, et cela semble si simple et naturel pour lui, alors pourquoi ça ne l'est pas pour elle ? Elle se sent complètement étrangère à ce petit être, pourtant sorti de son propre corps, et qui dépend entièrement d'elle. Le chemin est long pour se sentir à l'aise dans ce nouveau rôle qu'est la maternité, et elle a besoin d'attentions pour y arriver. Cette BD ne m'a pas réellement touchée, je ne suis pas certaine que c'était le but recherché. On sent, derrière ce texte et ces illustrations, le vécu de ces deux jeunes femmes, deux mères aussi. Les choses sont relatées avec beaucoup de douceur, de l'humour aussi. Et le but recherché est accompli : on gagne un livre qu'on peut facilement mettre dans les mains des jeunes ou futures mères, qui va leur parler sans tabou d'un sujet peu évoqué lors d'une grossesse, et qui les aidera certainement à apprivoiser leurs émotions, leur ressenti, à se sentir moins seules. Bravo, donc, aux autrices, pour ce travail nécessaire de vulgarisation autour du post-partum ! 



En réalité, cette bande dessinée n'est pas le seul ouvrage de Sophie Adriansen à ce sujet. Avec la parution de son dernier roman, Hystériques, j'ai découvert un autre roman, sorti il y a quelques années chez Fleuve et paru en poche cette année chez Charleston : Linea nigra. Ce roman évoque, par certains aspects, La remplaçante. Le sujet est le même : la dépression post-partum. Stéphanie est amoureuse de Luc, déjà papa de deux enfants, et ils prévoient d'avoir un enfant tous les deux. Si le bonheur semble d'abord sans limites, les choses changent du tout au tout après la naissance de l'enfant, et Stéphanie, privée de l'accouchement physiologique dont elle rêvait, déchante vite. Devenir maman, ce n'est en fait pas le rêve qu'elle s'imaginait. Oui, elle aime cet enfant, mais qu'a-t-il fait de son corps ? Qu'a-t-on fait de son corps lors de la césarienne ? Est-on sûr que ce ventre est désormais vide, alors que tout s'est passé si vite ? Peut-elle réellement se dire jeune accouchée, alors que ce n'est pas vraiment elle qui a accouché, mais plutôt les médecins qui l'ont accouchée ? Là encore, ce n'est pas un début de maternité idyllique que vit cette femme, et beaucoup de questions sans réponses se bousculent dans son esprit. Ce roman est très bien documenté, presque trop, car il devient documentaire. En effet, plusieurs chapitres nous renseignent avec précision sur la pratique gynécologique, l'accouchement physiologique, l'histoire de l'accouchement, etc. Tous ces propos sont très intéressants, mais m'ont empêchée de m'attacher à ce couple, à cette héroïne (j'emploie le terme exprès) qui devient jeune maman mais qui ne sait pas quoi faire de ça. Les flashbacks, les changements de point de vue, tout ça m'a tenue comme éloignée de ce qui se passait dans ce couple et cette nouvelle famille. Encore une fois, c'est un roman utile, mais pas un coup de cœur. 


Le coup de cœur, en revanche, je l'ai eu pour Hystériques. Il m'a paru mieux construit, mais surtout, les personnages sont mieux incarnés, et donc on s'attache à leurs destins, on comprend leurs choix, ou au contraire on s'énerve contre leur tempérament... Bref, ils prennent vie, véritablement. Dans ce roman, on suit trois sœurs, devenues adultes, dont les utérus viennent bousculer la vie, alors même que c'est un sujet tabou dans leur famille. En effet, leur mère n'a jamais voulu parler de cet organe pourtant si important dans la vie d'une femme. "Ce qui se passe en soi, on n'embête pas les autres avec" : voilà le mantra qui a guidé la vie de Sylviane, et l'éducation de Diane, Clémentine et Noémie. En suivant les trois femmes dans leur vie de couple, on se rend compte des ravages que peut faire une telle éducation. Diane a deux enfants, mais envisager la naissance du second n'a pas été chose facile. En effet, lorsqu'elle a accouché de son aînée, elle a été victime de violences obstétricales, et lorsqu'elle a voulu poser des questions, on lui a répondu que cela ne la concernait pas, on l'a infantilisée. Des années de thérapie, et la rencontre d'une gynécologue bienveillante lui seront nécessaires pour réapprivoiser son intimité. Clémentine a elle aussi deux enfants, deux belles petites filles. Seulement, alors qu'elle attend la deuxième, une séance d'hypnothérapie fait revenir à sa mémoire quelque chose que son esprit avait totalement occulté. En réalité, elle n'est pas la mère de deux enfants, mais de trois. L'année de son bac, elle a été enceinte, une grossesse que son corps s'est appliqué à cacher, à elle comme aux autres, un enfant né sous X, et complètement oublié depuis. Le souvenir de cet enfant qui remonte pourrait changer à jamais son équilibre familial. Quant à Noémie, la dernière, on se demande quand elle aura des enfants, elle-même se le demande. Et puis, au hasard d'un rendez-vous gynécologique, une terrible nouvelle tombe : elle est atteinte d'un cancer du col de l'utérus. Ces trois femmes m'ont émue, leur histoire familiale m'a parlé, tout cela m'a assurée dans mes convictions féministes. "Hystérique" n'est pas une insulte, simplement un constat : cela signifie qu'une personne est équipée d'un utérus. Et cet utérus, il peut influencer nos vies, notre histoire. Ce roman a achevé de me convaincre de plusieurs choses : le sang menstruel ne doit pas être un tabou, les douleurs de l'accouchement ne doivent pas être des tabous, et quand nous, femmes, en parlons ensemble, cela nous rend plus fortes. C'est donc réellement un roman que je recommande à toutes, un roman engagé qui touchera de nombreuses femmes. 

Sophie Adriansen est une autrice qu'il me tient à cœur de défendre, aussi, en cliquant sur l'image ci-dessous, vous pourrez accéder à toutes ses publications disponibles en librairie, et choisir celle qui vous intéresse ! 


 

mardi 6 avril 2021

Effacer les hommes, Jean-Christophe Tixier

Pour vous présenter ma chronique du jour, je voulais pousser un petit coup de gueule. Rassurez-vous, je n'ai rien contre le livre présenté, ni contre son auteur, bien au contraire. Jean-Christophe Tixier est un auteur que je connais déjà depuis quelques années pour ses parutions en jeunesse, et dont je vous avais parlé il y a un an. L'an dernier, avec la parution de Les mal-aimés qui a connu un certain succès, il est passé de l'autre côté du rideau, il est devenu un auteur pour adulte. Et c'est ainsi que cet auteur, ayant plus d'une trentaine de romans à son actif, est présenté comme l'auteur de... deux romans ! Car oui, ses parutions jeunesse sont complètement invisibilisées par les éditions Albin Michel qui avaient introduit Les mal-aimés comme son premier roman ! Voilà pour ce coup de gueule, qui revient à poser la question : quand cessera-t-on de considérer la littérature jeunesse comme un sous-genre ??!

Pour en revenir à nos moutons, je n'ai toujours pas lu Les mal-aimés, mais je me suis hâtée de découvrir le dernier roman de l'auteur, Effacer les hommes, qui par ses thèmes et son ambiance sombre, me semblait suffisamment proche du précédent pour me faire une bonne idée. Nous sommes dans les années 1960, dans une campagne aveyronnaise reculée. Un ingénieur de la ville a atterri là, au beau milieu d'une cellule familiale loin d'être traditionnelle. Cet homme, en charge de vidanger le lac artificiel surplombant le barrage, est hébergé dans une auberge principalement féminine. Victoire en est la propriétaire, une femme d'une cinquantaine d'années, mais déjà mourante. Veuve très tôt, cette femme a élevé son neveu et sa nièce, Ange et Eve. Les voilà rejoints par Sœur Marie-Clément-Pierre, la belle-fille de Victoire, à peine plus jeune qu'elle en réalité. Trois femmes aux destins sombres se côtoient entre ces murs, trois femmes qui tentent de trouver leur place dans un univers dirigé par les hommes. En effet, si mai 68 n'arrivera  à Paris que peu de temps après ces événements, la campagne du Sud de la France est encore bien masculine, et Victoire, cette femme ayant vécu principalement seule, y est regardée de travers. 

Jean-Christophe Tixier signe ici une chronique sociale très réussie, à travers ces femmes qui, chacune, cherchent leur juste place. Victoire, alitée, se remémore son arrivée dans la région, alors que le barrage n'était qu'un projet. Ce lac qui se vide a englouti une partie de son passé, il est donc naturel que les souvenirs remontent à la surface. Sa nièce Eve, qui entre tout juste dans l'âge adulte, s'interroge sur son avenir. Doit-elle rester à l'auberge, et ainsi assurer la sécurité d'Ange, son frère retardé mental, ou bien doit-elle répondre à l'appel de la liberté et tout plaquer, même si elle n'est pas certaine d'en avoir le courage ? Et surtout, par quel moyen pourrait-elle partir ? Entre ces deux femmes aux caractères affirmés, Sœur Marie cherche sa place, elle qui est si effacée et pourtant si corpulente. Elle aussi lutte avec des souvenirs douloureux, au milieu desquels elle cherche la vérité. 

Impossible de ne pas se laisser toucher par ces destins de femmes, féministes avant l'heure, qui veulent exister sans devoir s'appuyer sur les hommes. En ouvrant ce roman, ne vous attendez pas à vivre une lecture à cent à l'heure, ce n'est pas un page-turner que vous tenez là. C'est le récit d'une campagne dans les années 60, dans un temps long, où, pourtant, le lac qui se vide vient inlassablement rythmer le quotidien des personnages, faisant monter entre eux les tensions. J'ai évidemment été touchée par le personnage d'Eve, mais j'ai trouvé aussi beaucoup d'émotion dans les passages accordés à Victoire, et à son corps sur le déclin. L'auteur ne nous épargne rien de ses douleurs, de l'odeur nauséabonde qui se dégage de la chambre de la malade. Il nous met face à la réalité d'un corps en fin de vie dans des termes simples, presque crus, sans jamais tomber dans le pathos. Dans ce roman, tout est juste, à sa place, les phrases vont au plus direct, nous ouvrant de belles pistes de réflexions, nous permettant de nous pencher de près sur ces petites vies, oubliées. 

A vrai dire, j'ai eu du mal à démarrer cette lecture, notamment à cause de cette narration volontairement lente. Je dois également avouer que je n'ai pas aimé la fin (je serais ravie d'en discuter avec ceux qui auraient terminé le roman). Et pourtant, une fois lancée dans ma lecture, ces personnages ont vécu à mes côtés pendant un petit moment, j'ai eu du mal à les laisser s'échapper, et je garde donc finalement une très bonne impression de ce roman. Suffisamment, en tous cas, pour vous en parler, et vous conseiller de l'acheter, en quelques clics à partir de l'image ci-dessous, ou chez votre libraire préféré. 



mardi 26 janvier 2021

La rentrée d'hiver des éditions Noir sur Blanc

Avec ce début d'année, on a vu, dans le monde des blogueurs et sur bookstagram, fleurir les résolutions littéraires, les objectifs chiffrés de nombres de livres à lire, etc. Si je devais y aller de la mienne, de résolution, je me fixerais comme objectif de lire (et donc de vous parler) des textes plus variés que l'année dernière. Certes, je me spécialise sur la littérature jeunesse, mais je voudrais être à même de vous parler un peu de tout, et notamment, davantage de littérature adulte. J'ai commencé à appliquer cet objectif en me plongeant dans une partie de la rentrée littéraire des éditions Noir sur Blanc, une maison peu connue du grand public, mais que j'aime pourtant beaucoup, surtout leur collection Notabilia, découverte grâce aux romans de Sophie Divry


Les éditions Noir sur Blanc s'attachent beaucoup à la littérature d'Europe de l'Est, et en cela elles se démarquent à mon sens sur le panorama littéraire actuel. En regardant de plus près le site, je m'aperçois en fait que la création de cette maison d'édition remonte à la fin de la guerre froide, lorsque l'Europe était encore séparée en deux, et avait comme volonté de rapprocher les deux parties du continent sur le plan culturel. Ca tombe bien, les lectures dont je vais vous parler aujourd'hui répondent à cet objectif, puisqu'y figurent une autrice française, et un roman se déroulant en Europe de l'Est. 

J'ai d'abord lu La belle saison, premier roman de Ludmila Charles. Ce roman est une histoire de femmes, coincées dans l'immobilité d'un pays d'Europe de l'Est. La naissance d'Elena est une surprise pour tous : ses frères et sœurs sont déjà adultes, et sa mère était tellement grosse que la grossesse était bien cachée de tous... Qu'importe, la voici qui doit grandir, trouver sa place au milieu de ces adultes, tenter de se lier à ses grandes sœurs, mais aussi à sa nièce, qui a presque le même âge qu'elle. Sa volonté de se lier à cette nièce, et à sa mère, la grande sœur d'Elena donc, est forte, mais elles vivent en France et ne viennent donc à Nove Mesto que l'été. 
L'ambiance a quelque chose d'étouffant dans ce roman, qui correspond plutôt bien au régime soviétique alors en plein déclin. Une menace sourde semble peser sur la vie bien rangée de ces femmes : la fin du soviétisme, l'approche de Tchernobyl, ou pire encore, un secret de famille ? 
J'ai bien aimé ce roman à la beauté un peu sombre. Il s'accorde à ce que j'ai pu lire de cette collection en général : des romans qui se laissent deviner, avec une sensibilité bien cachée, mais toujours présente malgré tout. 



J'ai aussi eu envie de découvrir la plume de Gaëlle Josse, une autrice française plus connue, et très défendue par les libraires. Je ne voulais donc pas être en reste, et le thème de son nouveau roman, Ce matin-là, me touchait d'avance : le burn-out. La protagoniste, Clara, se lève un matin avec en elle l'incapacité de se rendre à son travail. Elle y est pourtant investie, elle en connaît les difficultés et les accepte, mais ce jour-là, elle n'y arrive pas. Commence alors une longue phase de dépression, où plus rien n'a d'attrait à ses yeux, ni ses activités habituelles, ni manger, ni même le corps de son amoureux. Alors qu'elle n'entrevoit pas la sortie de cette douloureuse phase qu'elle traverse, une amie d'enfance se rappelle à son souvenir, et va, doucement, l'aider à prendre conscience de ce qui lui est arrivé.
L'autrice dit elle-même : "J'ai voulu écrire un livre qui soit comme une main posée sur l'épaule". Et c'est vrai que ce roman a cet effet : vous allez mal ? Le personnage et l'autrice vous rappellent ici que vous n'êtes pas seuls, que ça arrive, qu'on s'en sort. Et c'est important d'entendre ça, de lire ça quand on va mal. Pour autant, la magie espérée n'a pas opéré sur moi. J'ai lu des tas de commentaires de confères libraires qui évoquent la grande sensibilité de ce roman, et c'est vrai, la plume est délicate et sensible. Pour autant, ça n'est pas le coup de coeur imaginé, le frisson d'émotion espéré. Un roman qui me laissera un souvenir en demi-teinte, donc.


Comme d'habitude, je vous mets les liens pour acheter ces deux livres, auprès de libraires indépendants. Pas de véritable coup de coeur dans ce post, mais pour autant, cette maison d'édition m'est chère, et je vous invite à la découvrir sans plus attendre ! N'hésitez pas à aller faire un tour sur leur site, le lien est au début de l'article ! 

Pour acheter La belle saison ça se passe par ici
Et par-là pour Ce matin-là

mardi 24 novembre 2020

L'écho des promesses, Melanie Levensohn

On peut parfois se targuer de ne lire que des romans de grande qualité, d'avoir un rapport purement intellectuel à la lecture. Mais certaines lectures sont parfois plus légères, de celles qui se savourent sans trop réfléchir, juste pour le plaisir. Certains lecteurs voudraient faire croire que les romans de cette catégorie sont de moindre qualité, mais je ne vois pas pourquoi cela devrait être le cas. Il existe des romans pour tous les lecteurs, pour tous les moments aussi, car par-dessus tout, je crois qu'il y a des moments pour tel ou tel type de lecture. L'écho des promesses appartient plutôt à la seconde catégorie, celle des lectures détente, et surtout, je dois dire que je l'ai lu à un moment où j'en avais besoin, alors ce roman a tapé juste pour moi. 

Ce roman où l'on suit trois femmes nous emmène dans trois lieux différents, à trois époques différentes. Tout commence avec Jacobina, en 1982, qui se rend au chevet de son père à Montréal. Sur son lit de mort, elle lui fait une promesse qui reviendra la hanter lors de ses vieux jours. Béatrice, en 2006 à Washington, fait la connaissance de Jacobina devenue âgée, et elle a à cœur de l'aider à tenir cette promesse malgré son emploi du temps chargé de femme active. Parallèlement à cela, nous suivons le parcours de Judith, dans le Paris occupé, en 1940. Trois femmes déterminées, avec qui la vie pourtant n'est pas tendre, et qui devront se battre pour s'en sortir. Tout cela peut sembler très romanesque, un peu cliché, et pourtant cette histoire est largement inspirée de faits réels (l'autrice en dit plus par ici, si vous lisez l'anglais), ce qui ne la rend que plus touchante. 

Adolescente, je lisais beaucoup de romans se déroulant durant la Seconde Guerre Mondiale, et je me disais il y a peu que c'était une période que j'aimerais retrouver davantage dans mes lectures actuelles. Voilà donc ce qui m'a attirée au premier abord dans ce roman. Et en effet, j'ai retrouvé tout ce que j'aimais dans ce type de lectures. Une héroïne forte et fière, dont la vie vient être complètement remise en question par l'arrivée des troupes allemandes dans Paris. Malgré cela, Judith a une féroce volonté de continuer le cours de sa vie, et on sent en elle un optimisme à toute épreuve. La partie plus contemporaine de l'intrigue nous dresse aussi le portrait d'une femme forte, même si son parcours est inversé. Béatrice semble se complaire dans un travail exigeant qui la fait sans cesse se remettre en question, jusqu'au jour où rien ne va plus aller pour elle, sur le plan professionnel comme sur le plan amoureux. C'est la force dont elle fera preuve pour se ressaisir qui est frappante, et les nouveaux choix qu'elle fera alors. 

Ce roman a un côté facile et sentimental, mais c'était vraiment ce dont j'avais besoin au moment où je l'ai lu. Oui, on pourra sans aucun mal trouver des romans aux qualités littéraires supérieures, mais celui-ci est idéal pour cette période de confinement hivernal où le moral de beaucoup est en berne. Il vous offrira un bon moment de lecture sous un plaid, au coin du feu, et vous apportera un réconfort bienvenu ! 

Pour vous plonger à votre tour dans cette lecture cocooning, vous pouvez vous procurer ce livre en quelques clics à partir de l'image ci-dessous !



mardi 17 novembre 2020

La mer sans étoiles, Erin Morgenstern

 J'avais découvert cette autrice il y a quelques années, à l'occasion du Prix Littéraire des Chroniqueurs Web, pour son roman Le cirque des rêves, qui m'avait laissée un peu dubitative. En apprenant la sortie d'u nouveau roman de cette autrice, La mer sans étoiles, j'étais tout de même bien tentée, d'autant que le résumé en est très alléchant ! Je le fais rarement, mais une fois n'est pas coutume, je vous reproduis ici le résumé de l'éditeur. 

Dans la bibliothèque de son université, Zachary Ezra Rawlins trouve un livre mystérieux, sans titre ni auteur. Découvrant avec stupéfaction qu'une scène de son enfance y est décrite, il décide d'en savoir davantage. C'est le début d'une quête qui le mènera à un étrange labyrinthe souterrain, sur les rives de la mer sans Étoiles. Un monde merveilleux fait de tunnels tortueux, de cités perdues et d'histoires à préserver, quel qu'en soit le prix...

Le coup du livre qui raconte une partie de ma vie, passée ou future, ça doit être l'idée qui hante le plus mon imagination... Alors forcément, ce résumé m'a tout de suite parlé ! Et assez vite, on s'embarque à la suite de Zachary qui se lance dans une sorte de jeu de piste plus vrai que nature. Il va alors côtoyer d'étranges personnages dont il a du mal à saisir les buts véritables, et il aura en effet la chance de visiter une mystérieuse bibliothèque souterraine, sorte de labyrinthe d'érudition hanté par les souvenirs d'une effervescence aujourd'hui disparue. Quant à cette fameuse "mer sans étoiles", on lui en parle tellement que cela ne peut que piquer sa curiosité - et la nôtre. 

Comme dans Le cirque des rêves, on retrouve beaucoup d'éléments qui ont su me séduire. Un monde très onirique et qui ne se dévoile pas facilement, des fêtes - imaginées - dignes de Gatsby le Magnifique, le tout peuplé des références littéraires qui font rêver... Lire, entre deux chapitres, les mêmes pages que celles que lit et découvre Zachary, comme pour brouiller les pistes, m'a fait beaucoup penser à Italo Calvino, un auteur à l'imaginaire un peu fou. Quant à cette bibliothèque souterraine symbole de connaissance infinie, elle n'est pas sans rappeler Borgès. Tout cela montre le grand talent et l'immense travail réalisé par l'autrice pour aboutir à la publication de ce roman. 

Cependant, c'est une de ces lectures qui se méritent. Au début, on est happés dans l'enquête qui se met en place, on tremble de peur et d'excitation à l'idée de découvrir ce fameux monde souterrain. A la fin, on est préoccupés par le sort qui sera réservé aux protagonistes, et curieux de savoir comment Zachary parviendra à tirer son épingle du jeu. Mais entre les deux, il y a parfois quelques longueurs, et surtout, c'est tellement onirique et plein de mystère, qu'on s'y perd un peu. Il faut vraiment une lecture attentive pour suivre les différentes péripéties. J'ai pour ma part beaucoup aimé me perdre sur le rivage de la Mer sans Etoiles, mais cela demande un peu de patience et de persévérance dans la lecture. 

Un roman onirique qui se mérite donc, mais un très beau roman malgré tout. Mieux construit que son précédent, il a dû demander beaucoup d'efforts à l'autrice ! Il saura séduire les amoureux des livres, et des jeux vidéos, puisque c'est le sujet d'études de son protagoniste. 

Comme d'habitude je vous mets le lien pour acheter ce roman sur l'image ci-dessous, et même, je vous renvoie au site de la librairie où je travaille, puisque j'y défends ce roman !



mardi 10 novembre 2020

Betty, Tiffany McDaniel

 Betty, de Tiffany McDaniel : ce roman de la rentrée littéraire a été tellement chroniqué, sur tant de blogs, dans tant d'articles, que ça n'a presque pas de sens de me mettre à en parler à mon tour, ma chronique ne sera que noyée dans la masse... Et pourtant, après une lecture qui marque autant, impossible de ne pas prendre à mon tour la parole, pour partager ce que j'ai pu ressentir. 

Betty, sixième enfant d'une fratrie de huit, prend la parole pour nous conter l'histoire des siens. Fille de Landon Carpenter, d'origine Cherokee, son enfance sera peuplée des histoires racontées par son père, indéfectiblement liée à la terre, et chamboulée par des fantômes bien sombres pour une petite fille... Au fur et à mesure qu'elle grandit, se dévoilent en effet des pans de l'histoire de sa famille difficiles à encaisser, et qui pourtant participent à sa construction en tant qu'adulte. Ce roman, c'est l'histoire d'une famille, mais c'est aussi une chronique d'une petite ville américaine dans les années 1960, dans l'Ohio, où il était bien difficile d'être une jeune fille à la peau sombre. Car en effet, Betty est la seule de sa famille à avoir hérité des caractéristiques physiques de ses ancêtres Cherokees, elle est "la Petite Indienne" de son père, ainsi qu'il aime à l'appeler. Parmi les nombreuses histoires que ce dernier raconte à ses enfants, parfois juste en poète, parfois pour leur expliquer certaines noirceurs du monde, celle-ci m'habite encore, et correspond tellement bien à ce roman : 

Dans différentes tribus indiennes, les Trois sœurs représentent les trois cultures les plus importantes. Le maïs, les haricots et les courges. Les cultures poussent ensemble comme des sœurs. L'aînée est le maïs. Elle est la plus grande et c'est à elle que s'accrochent les tiges de ses sœurs plus jeunes. La seconde, c'est le haricot. Elle apporte azote et nourriture au sol, ce qui permet à ses sœurs de devenir fortes et résistantes. La plus jeune, c'est la courge. Elle étend ses larges feuilles pour faire de l'ombre à la terre et empêche les mauvaises herbes de s'installer. Ce sont les tiges des courges qui unissent les Trois Sœurs par le lien le plus fort qui soit.

Si l'on en croit ce conte, Betty serait donc la courge, celle qui protège les deux autres en leur donnant l'ombre nécessaire à leur croissance. Et c'est bien ce qui semble se mettre en place au cœur de ce roman. Bien malgré elle, l'enfant va découvrir des secrets de famille dont elle aurait préféré qu'ils restent enfouis. Et pour surmonter la douleur qui la submerge face à ces révélations, c'est d'ailleurs ce qu'elle va faire : les enfouir. Les écrire, pour libérer son esprit, les enfermer dans des bocaux, et les enfouir sous terre. On ne peut qu'être impressionnés par la force morale de Betty. Face à une mère bipolaire, un  grand frère brutal, un petit frère visiblement autiste, et un père qui ferme les yeux sur bien des choses, la jeune fille parvient malgré tout à se construire en adulte fière et droite. Envers et contre tout, elle qui détient la vérité saura rétablir la justice, tirer le meilleur des enseignements de son père. Malgré des scènes difficilement supportables, on sent que Betty garde des souvenirs heureux de son enfance et de sa fratrie. Ce roman laisse des sentiments mêlés. Si l'on tremble souvent devant les injustices, il s'en dégage finalement une certaine lumière, grâce à la force de Betty et à l'amour de son père. Ces deux personnages sont, chacun à leur manière, émouvants. 

Sans aucun doute, certains lecteurs seront heurtés à la lecture de ce roman. Si vous êtes sensibles aux scènes de violence, passez votre chemin. Cependant, si cela ne vous fait pas peur, plongez-vous y. C'est une de ces lectures qui vous marque, profondément, dont on ressort changé. Et c'est cela, certainement, qui en fait un grand roman. 

Aujourd'hui plus que jamais, il est important lors de vos achats de livres en ligne de soutenir les librairies indépendantes, plutôt que de se tourner par facilité vers Amazon. Alors en quelques clics à partir de l'image ci-dessous, vous pouvez vous procurer ce roman en librairie ! 



jeudi 15 octobre 2020

Héritage, Miguel Bonnefoy

Miguel Bonnefoy fait partie des auteurs que je suis avec assiduité. J'aime la poésie de cet auteur franco-vénézuelien, et les aventures et histoires de vie hautes en couleurs dans lesquelles il nous embarque. C'est donc avec beaucoup de plaisir que j'ai retrouvé, pour cette rentrée littéraire, son dernier roman, Héritage

Dans une saga familiale entre France et Chili, on suit une galerie de personnages qui font preuve d'une grande force d'esprit malgré les difficultés que la vie leur oppose. Un homme, d'abord, devant la perte de sa vigne jurassienne lors de l'épidémie de phylloxéra du début du vingtième siècle, décide de partir pour le Nouveau-Monde, et se retrouve, par le hasard des chose, au Chili. Ses fils, inexorablement attirés par la France, ne résisteront pas à l'appel des armes lors de la Première Guerre Mondiale, et partiront défendre leur patrie. La fille de l'un d'eux ressentira ce même appel, et s'en ira pour sa part, combattre lors de la Seconde Guerre Mondiale. Quant au dernier de la lignée, Ilario Da, son engagement révolutionnaire l'amènera lui aussi à se tourner vers la France. 

J'ai pris beaucoup de plaisir à retrouver la poésie de la plume de Miguel Bonnefoy. Il ose des tournures de phrase peu communes, des comparaisons inattendues, qui sonneraient faux chez d'autres auteurs, mais qui lui vont à merveille. Il se fait ici conteur, et cela donne envie de se laisser faire, de laisser l'histoire couler sur nous, et d'être simplement là, présents, pour l'accueillir. Cet auteur a un véritable talent pour colorer un quotidien banal, et pour faire paraître normales les anecdotes les plus étonnantes. Cependant, cela n'a pas suffi à ce roman pour me séduire complètement. Le côté saga familiale a cela d'intéressant que ça permet d'entrevoir une histoire que l'on connaît peu, celle du Chili, de la croissance d'un pays auparavant essentiellement agricole, avec les risques encourus pour une population précaire. Il est également très intéressant d'entrevoir les liens entre la France et l'Amérique latine, à travers les yeux d'un auteur qui est lui-même l'image vivante de ce lien. Mais le piège, avec cette volonté de créer une saga sur un siècle entier, c'est qu'il est bien difficile pour le lecteur de s'attacher aux personnages. Chaque chapitre apporte un éclairage sur un personnage, une génération, avant de glisser vers l'introduction du personnage et de la génération suivants. Les héros n'en sont donc pas vraiment, puisqu'ils ne semblent pas traités comme tels, mais plutôt comme une construction romanesque, permettant d'avancer dans l'intrigue. Intrigue qui n'en est pas vraiment une d'ailleurs, puisque ce roman n'est qu'une simple histoire de vie, certes aux destins marquants, mais sans rien d'exceptionnel. Alors bien sûr, il est possible de faire de très beaux romans à partir d'un matériau banal, je suis la première à défendre cette idée. Mais cela ne fonctionne pas ici à mes yeux, et si Héritage m'a fait passer un bon moment de lecture, il ne me laissera pas un souvenir impérissable. 

C'est donc une petite déception pour moi, qui attendais beaucoup de ce roman, trop emballée par l'auteur et sa production passée, je pense. Si malgré tout la lecture de ce roman vous tente, n'hésitez pas à aller l'acheter en quelques clics depuis l'image ci-dessous ! 



vendredi 22 mai 2020

Le cerbère blanc, Pierre Raufast

Pierre Raufast est un auteur dont les parutions m'attirent systématiquement, ne serait-ce que pour leurs titres qui attisent la curiosité : La fractale des raviolis, ou encore La baleine thébaïde, pour n'en citer que deux. Cette année, le confinement m'a permis de prendre le temps de lire son dernier titre, Le cerbère blanc. Eh bien je ne suis pas déçue de cette découverte !

Mathieu et Amandine, deux enfants de la vallée de Chantebrie, sont nés à quelques jours d'intervalle, ont grandi côte à côte... Tout les destine à passer le restant de leur existence ensemble. Mais ces plans se voient chamboulés le jour où Mathieu perd ses parents. Lui qui se voyait déjà médecin, pour défier la mort, est alors encore plus tenté de se lancer dans une quête de l'immortalité. Mais pour servir ces grands desseins, la petite vallée où il a grandi ne lui suffit plus, aussi il monte à Paris étudier la médecine. Il fait alors la connaissance d'un taxidermiste aux côtés duquel il espère être en mesure de tirer une croix sur son passé. Il se devine promis à un avenir hors du commun, et refuse que ses anciens démons continuent à le hanter. De son côté, Amandine semble bien partie pour accomplir les plans qu'elle avait forgés, enfant, avec Mathieu, même en l'absence de ce dernier. 

Les chapitres font entendre tour à tour les voix d'Amandine et de Mathieu, deux êtres indéfectiblement liés, à l'existence pleine de heurts. Leurs chemins de vie se font sinueux, nous embarquant pour un voyage rempli d'inattendu. Mon amie Joséphine disait de ce roman qu'il était un véritable "cabinet de curiosité" (je vous invite à aller lire son avis, par ici), et effectivement, l'expression est heureuse. Dans ce roman, on trouve un peu de tout : une romance, un peu de science-fiction, beaucoup de mythologie... Car oui, ce titre du Cerbère blanc annonce bien la couleur, et Pierre Raufast met en place un vaste réseau de références mythologiques, soignant ainsi fort bien ce qui peut d'ailleurs se lire comme une réécriture du mythe d'Orphée et Eurydice. 



Ce texte se laisse lire tout seul, truffé de belles formules, donnant l'envie de prendre en note les citations. C'est une lecture qui laisse un goût doux-amer, une ambiance que pour ma part j'ai beaucoup aimé. J'ai adoré tourner les pages de ce roman, je ne pouvais plus m'arrêter, même si par moments, on a envie de mettre une bonne claque aux personnages ! Arrivée à un certain point, j'avais peur d'une fin trop banale, qui aurait enlevé toute sa saveur au livre, mais finalement, rien à dire : la surprise est grande ! 

Alors que j'écris cette chronique, je suis allée regarder d'autres avis de blogueurs, dont certains inconditionnels de Pierre Raufast. Ces derniers se disent déçus, ayant largement préféré les précédentes oeuvres de l'auteur. J'ai pour ma part beaucoup apprécié cette entrée dans son univers fantasque, alors je ne manquerai pas de continuer l'aventure en lisant d'autres titres ! 

Si vous vous laissez aller à la curiosité pour découvrir à votre tour cet auteur (ce que je ne peux que vous recommander !), vous pouvez vous procurer ce livre en quelques clics à partir de l'image ci-dessous ! 


vendredi 20 mars 2020

Oublier Klara, Isabelle Autissier

Si vous êtes comme moi, vous connaissez surtout Isabelle Autissier pour ses talents de navigatrice. Eh bien, figurez-vous qu'elle est également romancière ! Bon, pour ma part je le savais déjà, étant donné le succès qu'avait eu Soudains, seuls. Et justement, j'étais curieuse de découvrir la plume de cette femme qui, en tant que grande voyageuse, a beaucoup à nous apprendre sur notre planète. 

La promesse de son dernier roman, Oublier Klara, m'a vite emballée : une histoire familiale qui a ses racines en Russie, à Mourmansk. J'avoue que ce territoire exerce une certaine fascination chez moi. Iouri qui a fui la Russie, ou plutôt un père violent, et une enfance qu'il veut oublier, est amené à rouvrir le livre de son passé, alors qu'il est appelé au chevet de son père qui se meurt. Lui-même s'interroge sur sa démarche. Va-t-il pardonner à ce père qui a meurtri son enfance ? Pourquoi, au juste, retourne-t-il dans ce pays où il sa véritable personnalité ne peut pas s'exprimer librement ? En retrouvant son père, Iouri va, contrairement à ce qu'il espérait, allonger la liste de ces questionnements. Son père lui parle de sa propre mère, Klara, dont il n'a que peu de souvenirs. A vrai dire, il se souvient surtout du jour où elle lui a été enlevée pour être déportée au Goulag, jour où son enfance heureuse s'est terminée. Il n'a jamais su pourquoi cette scientifique renommée avait été ainsi arrachée à sa famille, quel était réellement son crime. Alors, à l'article de la mort, il demande à son fils de mener l'enquête pour lui. A travers cette figure maternelle aimante, à travers l'investigation de ce passé, les deux hommes vont-ils enfin trouver un point d'entente ? 

Dans ce roman, les destins, et les voix s'entrecroisent. Au fur et à mesure que Iouri se penche sur son passé, on plonge avec lui dans différentes pages de son histoire, jusqu'à éclairer les zones d'ombre qui peuvent subsister dans ce récit familial. Et au sein de cette famille, elles sont nombreuses. Il y a beaucoup à découvrir en allant gratter le vernis. Isabelle Autissier sait nous montrer les failles de ses personnages, leurs fragilités. Si l'écriture est sans concession envers les torts de chacun, elle nous montre tout de même que tout n'est pas noir ou blanc, et que la dureté d'un père peut trouver sa source dans une enfance trop vite terminée. Dans le même temps, la sensibilité apparemment exemplaire d'un fils recèle des erreurs de parcours insoupçonnées. C'est cette justesse des personnages qui est ici à souligner, et qui fait que cette histoire vaut la peine d'être lue. On ressent à travers ces pages la minutie dont l'autrice a dû faire preuve dans son travail de documentation. Rien n'est laissé au hasard, et pour autant, cette documentation ne vient pas alourdir le roman. 


Cette lecture est également appréciable pour la beauté des paysages qu'elle nous donne à voir. Beauté cruelle, certes, pour cette Sibérie glaciale, mais il faut souligner le talent de l'autrice pour décrire les scènes en pleine nature. On ressent également tout son amour de la mer, au travers du personnage de Rubin, le père, marin-pêcheur. Il aimait son métier, aussi rude fût-il, et on ressent aisément son grand respect pour l'élément maritime et son écosystème malmené. Iouri, quant à lui, est davantage touché par les oiseaux que par les poissons. Là encore, son exploration du territoire se fait avec amour, et  on voit à travers les pages son envie, autant que celle d'Isabelle Autissier, de transmettre ses connaissances. Cependant, c'est leur amour de ces différents éléments qui vont conduire les deux hommes à un profond désaccord, l'un aimant par-dessus tout être aux commandes de son navire en mer, alors que l'autre préfère largement rester au calme des arbres pour observer le ballet des oiseaux. Quoiqu'il en soit, on ressent derrière ce récit l'urgence écologique, un sujet important pour la romancière. Derrière une société avide de consommation et de rendement, elle nous fait voir l'importance qu'il y a à adopter un rapport contemplatif à la nature, pour mieux la respecter. 

Ce roman a donc un message important à faire passer, et cette dimension écologique constitue le talent et la personnalité littéraire d'Isabelle Autissier. Cependant, j'ai trouvé ça presque un peu trop convenu par moments, notamment dans les rapports entre les personnages. En tous cas, il manque à mon sens à ce livre le petit quelque chose qui pourrait en faire une lecture inoubliable. 

En ces temps de confinement, je vous invite à cliquer sur l'image ci-dessous si vous souhaitez vous procurer le livre, en version numérique bien sûr, pour épargner nos livreurs ! 


mardi 25 février 2020

Des humains sur fond blanc, Jean-Baptiste Maudet


J'ai reçu ce livre grâce à l'opération Masse Critique, de Babelio, et au moment d'en rédiger la chronique, je suis un peu embêtée, car je ne sais pas vraiment dire si j'ai aimé ou non...

Le début est trop longuet mais la fin est bien réussie, l'intrigue est mal amenée mais riche en rebondissements, les personnages ne sont pas très attachants mais bien campés, le propos n'est pas passionnant mais le message est important... Bref, une lecture pleine de contradictions pour ma part.
En fait, ce qui m'a dérangée dans ce livre, c'est le rythme de l'intrigue, que je trouve assez mal géré. Comme je l'ai dit, le début traîne en longueur. On s'attarde trop sur la présentation des personnages (un chapitre entier est dédié à chacun, pour planter le décor de sa vie quotidienne !), alors qu'à la promesse du résumé, on aimerait entrer déjà dans le vif du sujet. Et une fois au coeur de l'action, tout va trop vite. Les rebondissements, pourtant nombreux et surprenants, sont pour chacun à peine mentionnés qu'on passe déjà (ou presque) à autre chose, à se demander comment on en est arrivés là... Il m'est arrivé à plusieurs reprises de devoir remonter quelques phrases en arrière pour être certaine de ce qui s'était passé.


Malgré cela, les personnages sont plutôt bien travaillés, leur psychologie bien cernée. Ils offrent chacun une tranche de vie intéressante : ce sont des êtres perdus, que l'on voit évoluer avec plaisir, et s'enrichir au contact les uns des autres, alors même que leur rencontre était hautement improbable. On a d'ailleurs la sensation que l'auteur parvient à nous dépeindre un portrait de la Russie actuelle plutôt juste, sans fards, en sachant pointer du doigts ses nombreuses contradictions.

Ce roman, en plus de la dimension psychologique, nous délivre finalement un message écologique qu'il est important de savoir écouter. En fait, je crois d'ailleurs que cet aspect aurait gagné à être davantage développé : quitte à prendre le temps, j'aurais aimé avoir droit aussi à de belles descriptions des paysages de la Sibérie.

En tous cas, on retient de ce roman qu'en Russie, rien n'est impossible !

Si vous souhaitez vous faire votre propre opinion, et surtout, embarquer pour un beau voyage en Russie, n'hésitez pas, cliquez sur l'image ci-dessous pour aller acheter le livre ! Ou alors courez chez votre libraire. 


dimanche 2 février 2020

Une joie féroce, Sorj Chalandon

Sorj Chalandon est un auteur que je souhaite découvrir depuis bien longtemps, sans jamais passer le pas, notamment par manque de temps. Cette année, ayant un peu plus de temps, j'en ai profité pour lire son dernier roman paru, lors de la rentrée littéraire, Une joie féroce. Ce fut pour moi une très belle surprise de lecture.


Ce livre, c'est l'histoire de Jeanne, une femme sans histoire, qui traverse la vie sans se faire remarquer. Elle fait toujours passer les autres avant elle, et place leur bien-être avant le sien. En tous cas, cela dure jusqu'au jour où la nouvelle tombe : "il y a quelque chose", lui dit le docteur. Un cancer, dans son sein. Elle qui a tant pris soin de ses proches, elle aimerait désormais que les rôles s'inversent, et elle a besoin qu'on prenne soin d'elle. Mais visiblement, c'est trop demander, à son mari notamment, qui prétend n'être pas assez fort pour la soutenir dans cette épreuve. Face à cette situation sans merci, une nouvelle facette de sa personnalité va se dévoiler, dont elle-même n'avait pas connaissance. On découvre une Jeanne qui a envie de s'affirmer, de crier, de se battre. Dans sa lutte contre le cancer, elle va rencontrer trois autres femmes qui, comme elle, veulent prendre la vie à bras le corps, et unir leurs forces contre cette maladie qui est venue menacer leurs vies.

Pour autant, ce n'est pas un roman sur la maladie à proprement parler, mais plutôt sur quatre femmes fortes dont les trajectoires se rejoignent. Ces femmes, qui n'auraient rien eu en commun avant la maladie, vont trouver les unes dans les autres des alliées pour garder la tête hors de l'eau. Alors qu'elles sont atteintes au cœur de leur féminité, elles puisent chacune leur réconfort dans la présence des autres, et vont s'ouvrir une à une. Elles découvrent alors qu'elles partagent autre chose : ce sont toutes des mères en souffrance, confrontées à la perte d'un enfant (deuil ou éloignement). Pour se sauver, elles vont monter de toutes pièces un projet complètement fou, dont l'audace les aidera à tenir dans les moments les plus durs.

C'est un court roman qui se lit d'une traite, qui nous tient en haleine. C'est beau, c'est fort, ça nous touche en plein cœur. L'auteur parvient à trouver les mots justes pour évoquer ce sujet difficile, il distille parfaitement l'émotion, le tout sans aucune commisération. J'ai entendu dire que ce n'était pas le meilleur Chalandon : si cela est vrai, les autres doivent être majestueux.


jeudi 19 décembre 2019

Civilizations, Laurent Binet

Laurent Binet fait partie des auteurs qui m'intriguent. Plus précisément, ses publications m'attirent, même si jusque là je n'avais lu qu'un seul de ces romans. "Lu" n'est d'ailleurs pas le bon terme : j'avais découvert HHhH en livre audio, mais je n'avais pas vraiment aimé ce livre, ni tout à fait roman, ni tout à fait essai historique. Et pourtant, ça ne m'empêche pas d'avoir envie de lire les autres romans de cet auteur ! Une lacune en partie comblée, désormais, puisque j'ai lu son dernier ouvrage : Civilizations.

Il faut dire aussi que ce titre a tout pour me plaire : le côté historique, que j'apprécie même si j'en lis peu, et l'uchronie, un exercice littéraire qui m'amuse beaucoup quand il est bien mené. Et c'est tout à fait le cas ici ! Laurent Binet nous livre une chronique historique qui s'étend sur plusieurs siècles, et on se laisse très facilement prendre au jeu. Dans cette dystopie, on part du postulat que ce sont les Incas qui ont conquis l'Europe, et non l'inverse. Pour cela, il a fallu que des vikings viennent se mêler à la population Inca autour de l'an mille, que Christophe Colomb ne revienne pas vivant de son expédition de 1492, et qu'Atahualpa décide ensuite de prendre la mer pour aller envahir l'Europe. Autour de ces trois faits, l'auteur brode un nouveau fil rouge historique, et il le fait à merveille. Il parvient avec brio à mélanger les genres du récit : une partie purement chronologique, un extrait de carnet de voyage, une analyse historique et diplomatique viennent tour à tour nous apporter les clés de compréhension nécessaires à cette leçon d'histoire revisitée. On a réellement l'impression de lire des documents réels, ce qui montre le travail immense qu'a du faire l'auteur de documentation extra-textuelle. Et dans le même temps, cette grande variété de style évite l'ennui, qui pourrait gagner certains lecteurs peu habitués aux essais. 


En plus de cette grande inventivité dans l'écriture, il faut souligner l'intelligence de l'entreprise. Le jeu de la diplomatie est très bien étudié, calqué sur les rapports de force existant réellement en Europe à cette époque, pour mieux imaginer les conséquences des différents choix d'alliance que fera Atahualpa une fois arrivé dans ce "Nouveau Monde". En inversant les choses, Laurent Binet se prend d'ailleurs au jeu de réinventer les guerres de religion. Même si on pressent qu'il avait certainement des comptes à régler avec le christianisme, cette question est elle aussi abordée avec intelligence, mettant en lumière une nouvelle religion amenée par Atahualpa, le culte du soleil. L'auteur se plaît d'ailleurs à réécrire cette partie de l'histoire en démantelant l'Inquisition et tous ses travers, et en mettant en avant une certaine liberté de religion. On a plaisir à retrouver les grandes figures historiques de l'époque, et cela prouve le grand travail de recherche qui a dû être effectué, afin de respecter tous ces codes pour mieux les détourner. 

J'ai également pris beaucoup de plaisir à la lecture des derniers chapitres, qui mettent en scène de nouveaux personnages, plus littéraires que politiques, cette fois. Cela constituait un clin d’œil très amusant, même si je ne suis pas certaine de la nécessité de cette partie au sein du récit. Je n'en dis pas plus, afin de laisser la surprise aux littéraires qui, comme moi, souriront devant l'introduction de ces personnages. 

Au final, c'est donc un roman que j'ai lu avec beaucoup de plaisir, et que j'ai trouvé d'une qualité nettement supérieure à HHhH. Si vous avez parmi vos proches des amateurs d'histoire à l'esprit malicieux, il est encore temps d'aller acheter ce livre pour le mettre au pied du sapin ! 


Merci à NetGalley et aux éditions Grasset pour cette lecture !





lundi 28 octobre 2019

Les nouveaux héritiers, Kent Wascom

C'est toujours un plaisir que de recevoir dans sa boîte aux lettres un livre estampillé Gallmeister, tant leurs couvertures sont belles. Je tiens donc à remercier les éditions Gallmeister et Babelio pour m'avoir permis de lire ce livre dans le cadre d'une édition Masse Critique


Il est des livres que l'on savoure davantage pour leur plume que pour l'intrigue : Les nouveaux héritiers est de ceux-là. Dès les premières pages, on est happés par l'écriture très travaillée de Kent Wascom, qui trace ici pour nous une saga familiale et historique, au cœur du vingtième siècle, nous peignant le portrait du sud des États-Unis. On ressent au travers de cette écriture un amour de la nature qui a quelque chose d'émouvant. Cette nature si riche et luxuriante (à l'image de la plume de l'auteur) que l'on retrouve dans la peinture du personnage principal, Isaac, qui lui porte un regard pleinement attentif et empathique.


Dans ce roman, on suit les héritiers de deux familles de la Nouvelle-Orléans, chacun porteurs d'une histoire familiale très dense. Isaac, à l'enfance très mouvementée, a finalement été adopté par une famille aimante. A l'inverse, Kemper est née dans un foyer où l'amour est peu présent, rongé par des désaccords quant au passé peu reluisant des ancêtres. Pourtant, ces deux jeunes gens qui semblent n'avoir rien en commun vont tomber amoureux et vivre une belle histoire d'amour, quoique loin d'être tranquille. Entre leurs tempéraments capricieux, et l'Histoire qui, en ce début de vingtième siècle, vient les secouer, leur couple fait face à bien des épreuves.

Au final, c'est une petite déception malgré tout pour moi : l'intrigue est parfois tortueuse, tout en n'étant pas suffisamment dense à mon goût pour faire de ce roman une lecture dont on n'arrive pas à décrocher. A force, je ne voyais plus arriver la fin du roman, et j'avoue m'être quelque peu ennuyée. C'est finalement la belle écriture qui sauve ce roman, montrant ainsi la force des éditions Gallmeister pour dénicher des plumes de talent, qui offrent une belle peinture des États-Unis, et nous les retransmettre dans des traductions d'une grande qualité. Ce roman a d'ailleurs parfaitement sa place dans cette maison d'édition spécialisée notamment en "nature writing", puisque Kent Wascom signe ici une fable écologique qui, déjà à l'orée de la première moitié du vingtième siècle, dresse un tableau quelque peu pessimiste.


Comme d'habitude, vous pouvez vous procurer ce livre en cliquant sur l'image ci-dessous ! 






samedi 28 septembre 2019

Un peu de nuit en plein jour, Erik L'Homme

Erik L'Homme figure depuis longtemps parmi mes auteurs préférés, et j'ai l'habitude de suivre chacune de ses publications. Je n'avais pas pris le temps de vous parler de son dernier roman jeunesse, Nouvelle Sparte, mais ça avait été un coup de cœur pour moi. En revanche, depuis, Erik L'Homme n'a plus écrit pour la jeunesse, mais il s'est tourné vers un public plus adulte. Il avait ainsi publié Déchirer les ombres, que j'avais commencé à sa sortie en janvier 2018, mais je n'avais absolument pas accroché. Le roman, écrit uniquement à base de dialogues, offrait une écriture trop peu naturelle à mon goût. Cette année, l'auteur retente une adresse à un public adulte, avec Un peu de nuit en plein jour

Dans ce roman, on suit le personnage de Féral, qui évolue dans un monde dont le cadre est volontairement laissé flou. On sait qu'il s'agit de Paris, mais il semblerait que le roman se déroule dans un futur relativement proche. Les règles de ce nouveau monde se dévoilent à peine en filigrane de l'intrigue. De ce qu'on en comprend, il s'agit d'un futur où l'environnement a continué de souffrir, puisqu'en guise de ciel, il n'existe plus qu'une obscurité qui s'éclaircit tout juste quand il fait jour ; et que les arbres que l'on connaît semblent pour la plupart avoir disparu, être morts. Ce nouveau monde est organisé en clans, système sur lequel on ne nous donne pas non plus de détails. Féral appartient à un clan mineur, mais où l'entraide et la solidarité semblent être le maître mot. Dans ce futur, des combats ont lieu tous les soirs dans des caves, des combats à la loyale, simplement destinés à asseoir l'aura des membres des différents clans. Dans ces combats, Féral est un adversaire redoutable, respecté. Il y fait un jour la rencontre de Livie, une jeune femme à la fois forte et douce, qui va changer les tristes perspectives qu'offraient sa vie. Entre eux, un amour fougueux mais déterminé naît, et ne demande qu'à grandir comme un feu dévorant. 



Contrairement à Déchirer les ombres, j'ai retrouvé ici avec beaucoup de plaisir la finesse poétique de la plume d'Erik L'Homme. Pour raconter ce monde empli de violence, la narration se fait suffisamment délicate pour camper des personnages bien plus complexes que ce qu'ils paraissent être. J'ai beaucoup apprécié le fait que cet avenir mystérieux se laisse deviner petit à petit. Les contours de cet univers sont à peine esquissés, et il convient au lecteur curieux de raccrocher toutes les pièces du puzzle, disséminées au travers de l'intrigue. Cet effort laissé à la discrétion du lecteur apporte à mon sens beaucoup de poésie à ce texte. Au fil de la lecture, on comprend que certains, dans ce monde, ont des privilèges auxquels les plus pauvres ne peuvent même pas rêver. Mais sont-il plus heureux pour autant ? 

Malgré tout, beaucoup de mystère demeure, même une fois parvenus à la fin de la lecture, presque mystique. Le tout reste presque trop hermétique au lecteur, qui, en si peu de pages, n'a pas vraiment le temps de pénétrer tous les secrets de cet univers, et donc de s'attacher aux personnages. L'émotion censée être contenue entre ces pages nous échappe donc, et c'est dommage, car ce roman aurait gagné à nous toucher davantage. 

Pour vous procurer ce roman, c'est en quelques clics, depuis l'image ci-dessous ! 


Merci aux éditions Calmann-Lévy pour cette lecture.

mercredi 25 septembre 2019

D'innombrables soleils, Emmanuelle Pirotte

Emmanuelle Pirotte est une autrice qui m'avait déjà fait de l’œil avec son précédent roman, Loup et les hommes, mais je n'avais pas eu l'occasion de le lire. Alors cette année, en voyant l'annonce de la parution de son nouvel ouvrage, D'innombrables soleils, j'ai immédiatement voulu le lire. Cela, d'autant plus que le roman se déroule dans un cadre spatio-temporel que j'affectionne particulièrement : l'Angleterre élisabéthaine ; la promesse d'en savoir plus sur le dramaturge Christopher Marlowe me tentait également. 

En effet, Christopher Marlowe, un contemporain de Shakespeare, est le personnage central de ce roman. On peut le vérifier en faisant quelques recherches rapides sur ce personnage historique : il existe un doute autour de son décès, survenu en 1953 : est-il bien mort au cours d'une dispute le jour où l'histoire le laisse le croire ? Emmanuelle Pirotte s'empare de cette lacune biographique et imagine ce qu'auraient pu être les derniers jours de cet homme, entre l'attaque, bien avérée, et le décès, qu'elle imagine survenu quelques semaines plus tard seulement. Dans cette fiction, le dramaturge grièvement blessé se rend en dernier recours chez un ami de jeunesse, Walter, dont il sait qu'il pourra l'héberger en toute discrétion, et lui permettre de se remettre de ses blessures. Seulement, dès qu'il entre dans la maison, Christopher capte le regard de l'épouse de son ami, Jane, et une passion dévorante naît dans la seconde entre ces deux êtres. Très vite, ils vont succomber à cet amour charnel qui les pousse irrésistiblement l'un vers l'autre. Seulement, on prend vite conscience que cette relation ne peut que difficilement permettre aux différents personnages de s'épanouir pleinement. Tout d'abord, Marlowe, s'il a déjà couché avec des femmes, est notoirement attiré par les hommes, et lui-même s'étonne au plus haut point de l'attirance incontrôlable qu'il éprouve pour Jane. Cette dernière reste mariée à Walter, même si ces deux-là ne consomment plus leur union depuis quelques temps. Walter, quant à lui, est un des amants passés de Marlowe, et en le recevant sous son toit, il espérait secrètement retrouver ses faveurs. Où cette passion stérile mènera chacun de ces personnages ? C'est ce qu'on explore au fil du roman. 


J'ai apprécié me plonger dans ce livre, notamment pour le personnage de Christopher Marlowe, dont la personnalité semble tout à fait cohérente avec ce que l'on sait de lui, d'un point de vue historique. L'homme est impétueux, orgueilleux et colérique. Hérétique avéré, il se moque des conventions et des croyances qui jalonnent la vie de Jane. Le personnage de cette dernière est également très bien campé et développé. Si au début, elle apparaît comme une créature fragile, dont on soupçonne que la romance dans laquelle elle s'engage risque de la briser, elle s'avère en fait complètement maîtresse de sa vie, et ressort en fait fortifiée et encore plus indépendante de cette relation. Étrangement, on a ne s'attache pas véritablement à chacun de ces personnages, on regarde tout ça en étant très en retrait, mais cela n'enlève en rien à la beauté du roman. 

Car en réalité, cette beauté est surtout due à la langue employée par Emmanuelle Pirotte. A travers une plume bien ciselée, elle nous fait parfaitement ressentir l'attirance charnelle qui plane dans la demeure de Walter et Jane. Grâce à cette écriture extrêmement sensuelle, on a l'impression que le roman se veut en lui-même orgasmique et passionnel, à l'image de ce que peuvent ressentir les amants. Contrairement à ce que je disais de Rouge impératrice, dans ma dernière chronique, le désir est ici exprimé d'un point de vue très masculin, ce qui m'a un peu fait tiquer au début : pourquoi s'attarder davantage sur le plaisir de Marlowe alors que Jane aussi en ressent tout autant ? Cette question se posait d'autant plus que l'autrice était une femme. Mais à bien y réfléchir, cela reste tout à fait cohérent avec le personnage de Marlowe, que l'on perçoit comme très égoïste. 

C'était donc une belle expérience de lecture que la découverte de cette autrice. Sa plume et son univers m'ont charmée sans mal, et ce roman a véritablement attisé ma curiosité autour de la figure historique de Christopher Marlowe, à tel point que je me suis procuré deux de ses pièces pour les lire prochainement. 

Si vous êtes aussi enthousiastes que moi à l'idée de découvrir cette autrice, je vous laisse cliquer sur l'image ci-dessous pour vous procurer D'innombrables soleils !


Un grand merci aux éditions du Cherche-Midi pour cette lecture ! 


mardi 17 septembre 2019

Rouge impératrice, Leonora Miano

J'ai terminé ce roman de la rentrée littéraire 2019 il  y a peu, et c'est une très belle découverte ! Cela faisait longtemps que les ouvrages de cette autrice m'attiraient, à chaque sortie, alors j'ai profité d'avoir vu Rouge impératrice sur Netgalley pour le solliciter. 

Ce roman, qui tire légèrement sur la science-fiction, nous emmène un siècle après le nôtre, au sein du Katiopa, autrement dit, le continent africain unifié et pacifié dans sa quasi-totalité. Si le fond géopolitique a toute son importance dans ce roman, ce n'est pourtant pas cela qui est au cœur de l'intrigue, mais une histoire d'amour. Une passion qui éclot entre le chef de l'état, Ilunga, et une universitaire, Boya. Si leur histoire semble d'un naturel désarmant, elle risque vite de devenir une réelle préoccupation pour l'entourage d'Ilunga, qui entrevoit les retentissements stratégiques de cette affaire. 



J'ai eu un réel coup de cœur pour ce roman, un pavé dense mais dont on peut tirer tellement de choses. C'était seulement ma deuxième expérience de lecture en littérature de la francophonie, africaine même pour être plus précise. Lors de mes études, j'avais lu Les soleils des indépendances, d'Ahmadou Kourouma, un roman dont la langue très imagée déstabilise dès les premières pages. Ici, la prose offerte par Leonora Miano est plus proche de ce que nous connaissons dans notre littérature très occidentale. Du moins, en apparence, puisqu'en fait, résonne derrière le texte tout un réseau de références bien loin de notre culture occidentale. Quelques termes africains sont présents dans le livre et reviennent souvent. Au début, je vérifiais la signification de chacun de ces termes sur Internet, mais j'ai vite arrêté : la méconnaissance de ces mots n'entrave en rien la compréhension, et cela permet même de se laisser davantage porter par la prose. Le monde spirituel occupe une place importante dans ce roman, ce qui est également un des traits de cette littérature africaine. Si une bonne partie de cela nous échappe, on sent que cela apporte du relief à l'intrigue, ouvrant réellement sur une autre dimension, qui permet aux personnages de mieux se développer, de gagner en consistance. On voit bien, d'ailleurs, que ceux qui ont accès à la dimension spirituelle ont plus de facilité à s'élever au-delà du monde bassement politique. 

Et cependant, la politique est un des éléments centraux de cette oeuvre d'anticipation. Au fil du roman, on comprend à demi-mot comment s'est formé ce Katiopa unifié, ce qui préexistait, et les challenges qu'il doit donc affronter, en tant que pays à la construction récente. Il me manque certainement tout un tas de références culturelles et géopolitiques, mais on sent bien que ce schéma politique imaginé par Leonora Miano n'est pas dû au hasard, et a un fort ancrage dans l'histoire africaine récente. Tout ce référentiel en toile de fond apporte une réelle stimulation intellectuelle, et cela m'a captivée. 

Surtout, ce qui fait de ce roman une oeuvre maîtresse à mes yeux, c'est le traitement de l'amour. Plus même que cela, c'est une réelle passion dévorante qui s'empare de Boya et d'Ilunga, et pourtant une passion maîtrisée, qui prend tout le temps nécessaire pour s'exprimer. Et avec cette patience qu'ils lui accordent, il gagne réellement en puissance. Cet amour passionnel, irrépressible, qui les habite nous emplit d'une certaine grâce, qui nous habite tout le temps de la lecture. Un point capital à souligner, également, c'est le traitement du désir et du plaisir féminin, qui prend le dessus sur celui de l'homme, dans cette histoire d'amour, et dans ce roman. En effet, Boya a une belle connaissance d'elle-même et de ce que son corps apprécie, mais elle va pourtant en découvrir davantage et se laisser encore plus aller au plaisir entre les bras d'Ilunga, pour qui la jouissance de sa compagne passe avant sa propre envie. C'est la première fois que je lis un roman où le désir féminin est si bien exploré, caressé, et cela fait un bien fou à lire, en tant que lectrice et en tant que femme. On se laisse aisément transporter sous les effluves de ces transports amoureux où rien n'est tabou, tout n'est finalement qu'une question d'écoute de soi-même et de l'autre. Ce texte rentrera d'ailleurs, je le pense, dans mon panthéon des scènes d'amour littéraires (et rejoint donc Boussole de Mathias Enard, dont j'avais parlé par ici). 

Enfin, je dois vous parler de la fin du roman, chose que je fais rarement. Mais rassurez-vous, je ne rentre pas dans les détails de l'intrigue ! En arrivant à la dernière page, j'ai été réellement surprise de cette fin qui, disons-le, laisse les choses très ouvertes. Au début, cela m'a franchement déstabilisée, j'étais déçue. Et puis, j'ai senti que c'est une de ces fins qui demande du temps de réflexion pour être mieux appréhendée. Effectivement, avec un peu plus de recul, j'en comprends maintenant le sens. Dans la suite logique de tout le reste du roman, finalement, ce final a montré les différentes directions possibles, et à nous, lecteurs, de nous élever, de tenter d'atteindre une autre dimension de lecture, afin d'entrevoir les choses sous un œil plus avisé. Si c'est déstabilisant, je trouve en fait cela parfaitement cohérent avec l'esprit de ce roman qui demande un minimum de lâcher prise pour mieux en apprécier tous ses aspects.

C'est donc un très beau moment de lecture que m'a offert ce roman de la francophonie. En se plongeant dans cette littérature africaine, on a l'impression de pénétrer un nouveau continent littéraire sur la pointe des pieds, sans avoir forcément toutes les clés nécessaires, mais avide d'exploration. Un gros coup de coeur donc que ce roman, porté par la plume de Leonora Miano, aussi poétique, délicate et sensuelle que sa voix (entendue dans une interview récente que je vous recommande). 

Si vous souhaitez à votre tour découvrir cette prose, vous pouvez allez acheter le roman en quelques clics, à partir de l'image ci-dessous ! Je remercie NetGalley et les éditions Grasset pour cette belle lecture.