Affichage des articles dont le libellé est Sarbacane. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Sarbacane. Afficher tous les articles

mardi 4 mai 2021

Lettre à toi qui m'aimes, Julia Thévenot

 J'avais tellement entendu parler de Julia Thévenot lors de la sortie de son premier roman Bordeterre que j'ai voulu découvrir sa plume avec cette nouvelle parution, Lettre à toi qui m'aimes. Bien sûr, c'est complètement différent : le premier était un roman fantasy, le second une histoire d'amour ratée. Mais ça me donne une bonne idée de l'univers de l'autrice, et ça m'incite à en découvrir plus ! 

Aimer sans être aimé en retour, c'est une situation qu'on a tous vécue un jour ou l'autre. C'est d'ailleurs un thème assez commun de la littérature. Ce qui l'est moins, c'est de dépeindre la situation du point de vue inverse, et de choisir comme narrateur celui qui est aimé sans aimer lui-même. C'est le cas de Pénélope, qui écrit une lettre à Yliès, le garçon qui a jeté son dévolu sur elle. Le groupe de rock de Pénélope, qu'elle forme avec deux copains, recherche un nouveau guitariste. Lorsque Yliès se présente pour une audition, il tombe immédiatement sous le charme de la jeune fille. De son côté, elle s'entend bien avec lui, comme les autres membres du groupe, et si au début ce gentil flirt l'amuse, elle réalise vite que le garçon rêve de bien plus. Coriace, il ne lâche rien, lui lance des piques et des œillades enamourées à chaque occasion, et la situation devient gênante pour tout le monde, aussi Pénélope se doit-elle donc de mettre les choses au point. 

C'est le but de cette "lettre", où la jeune fille s'adresse directement à celui qui l'aime, ce qui rend ce texte si particulier. La forme, d'abord, saute aux yeux : c'est un roman en vers libres, pratique qui se répand ces dernières années, et qui est toujours aussi savoureuse. C'est encore une fois un challenge réussi ici, qui insuffle un rythme incroyable au texte. Mais l'autrice ne s'arrête pas là dans l'exercice de style. Comme le titre l'indique, c'est une lettre, que Pénélope adresse à Yliès, pour reprendre le fil de leur non-histoire d'amour depuis le début, et ainsi rappeler que, si elle n'a rien fait pour repousser le garçon, elle n'a franchement pas non plus tenté de le séduire. Ainsi, le texte est donc écrit à la deuxième personne du singulier, forme bien plus rare, qui a dû demander une certaine dose de virtuosité. Tout cela donne une véritable personnalité au texte, et le rend remarquable.

Sur le fond, il y a aussi beaucoup à dire. Comme je l'ai déjà souligné, le propos est rare et pourtant important, c'est une partie des histoires d'amour à faire connaître aux adolescents, afin de leur rappeler que non, tout n'est pas toujours réciproque, et que les jolies filles ne finissent pas toutes par tomber sous le charme des garçons qui ont jeté leur dévolu sur elles. Pourtant, j'ai été marquée par le fait que, aux yeux de son entourage, Pénélope est d'abord vue comme la première coupable de cette situation. Pourtant ses deux amis avaient bien vus, eux aussi, le manège d'Yliès, et ne se faisaient aucune illusion sur ce qu'il ressentait. Quand les choses deviennent plus compliquées, Dudley, le meilleur ami de Pénélope en vient même à lui reprocher de ne pas se laisser aimer, de ne pas tenter de sortir avec Yliès, pour voir. Cette situation en rappelle bien d'autres, où le garçon qui n'obtient pas l'amour de sa belle se croit en échec, où la jeune fille qui ne cède pas fait sa difficile. Mais Dudley n'est pas l'ami d'enfance de Pénélope pour rien, et il réalise vite que ce qu'il lui demande est profondément injuste. Les choses finissent donc pas rentrer dans l'ordre, même si avec une légère amertume, et ce roman met le doigt sur quelque chose de terriblement problématique dans la façon dont nous voyons la place de la femme dans l'amitié et le couple. A la lumière de cela, nous repassons en revue nos propres histoires d'amour, les erreurs de perception, ce que nous aurions pu éviter. 

Une belle découverte, un texte à mettre entre les mains des adolescents, pour leur rappeler qu'en amour, tout n'est pas comme dans les livres. Enfin si, mais que pour cela, il faut aussi lire les bons livres, où les histoires d'amour finissent mal, ou ne commencent pas, et où ce n'est pas grave, la vie continue. Pour offrir ou vous offrir cette belle tranche de poésie, cliquez sur l'image ci-dessous !


jeudi 3 décembre 2020

Gorilla Girl, Anne Schmauch

 Chaque année, le roman ado de fin d'année de chez Sarbacane est un énorme coup de cœur, et cette année ça n'a pas loupé ! Pourtant je n'étais pas forcément emballée de prime abord, mais Gorilla Girl m'a fait changer d'avis. Il faut dire aussi que le Pépix' de fin d'année, il est souvent atypique. Il y a deux ans, une histoire d'opéra et d'application de romance sur fond de Brexit. L'an dernier, un grand garçon au sein d'une famille de naines en Alsace. Et cette année, une punkette dans une famille de flics... 

Léone, puisque c'est d'elle qu'il est question, donc, la vingtaine, a monté un groupe punk avec ses amies de toujours, activiste féministe, a un grand besoin d'émotions fortes. Si elle en a largement la dose en montant des coups d'éclat en hommage aux Pussy Riot, par exemple, et en jouant les gros bras face aux skinheads qui, forcément, veulent la faire taire, elle cherche aussi l'adrénaline dans les soirées dans lesquelles elle nous entraîne, où alcool et sexe sont au rendez-vous. Enfin non, pas pour elle justement. Enfin, l'alcool, oui, mais côté sexe, elle est un peu désespérée, et la voilà qui nous déroule tout un tas de coups plus ou moins réussis. Ses copines essaient bien de lui arranger un coup avec le bel Octave, mais il lui doit un oeil au beurre noir, alors entre eux, ça a commencé de façon explosive... Et puis bon, c'est Viktor qui l'intéresse, elle ! Au point d'ailleurs d'engendrer un quiproquo assez délicieux, sur lequel commence ce roman, et qui donne le ton.

Gorilla Girl, c'est punk et rock à souhait, ça distribue des punchlines aussi généreusement que Léone balance son poing dans la gueule des mecs qui la cherchent, ça nous fait vibrer, rire, trembler de peur, aussi. Avec cette joyeuse bande (Céleste et Pauline sont aussi de la partie), je me suis replongée dans les souvenirs de mes plus improbables soirées lycéennes et étudiantes, et puis j'ai vécu par procuration des aventures que je n'aurais même pas imaginées possibles à cet âge, j'ai eu de nouveau envie d'enfiler un tee-shirt de rock par-dessus une mini-jupe et des talons. Bref, ce roman insuffle un air de jeunesse et une vigueur incroyables, il donne du pep's, il fait tellement de bien !

Ce roman a sans nul doute la même force que les titres des années précédentes (Brexit Romance, de Clémentine Beauvais et Falalala d'Emilie Chazerand). C'est inattendu, mais ça vous propulse au septième ciel. Et toujours aussi, des personnages qui se croient et se montrent plus forts qu'ils ne sont, et qui révèlent des fragilités qui les rendent véritablement attachants. Sarbacane a encore une fois frappé fort, et c'est un coup de cœur absolu ! Attention toutefois : si les précédents étaient accessibles dès 14 ans, celui-ci me semble plutôt destiné à des ados presque adultes, autour de 17 ans disons. Ou encore mieux, à la cousine qui n'assume pas encore d'être adulte. Ou à vous, déjà adultes depuis un moment, mais qui rêvez encore de vos vingt ans. 

En tous cas n'hésitez pas, courrez acheter ce roman qui vous fera un bien fou ! Ou cliquez, sur l'image ci-dessous, pour l'acheter en ligne. 



lundi 9 mars 2020

Falalalala, Emilie Chazerand

Bon, pour chroniquer ce roman, on peut dire que j'ai un train de retard, puisque je vais vous parler aujourd'hui... d'un roman de Noël ! Et pour un tel roman, quoi de mieux que de le situer dans la région la plus emblématique des fêtes de Noël : l'Alsace ! Préparez vos bottes de neige, vos bonnets, et vos plus beaux pulls de Noël, donc, nous partons pour une fête haute en couleurs !

Pour cela, il suffit d'aller s'inviter chez la famille Tannenbaum, spécialiste des fêtes de Noël, de l'ouverture du calendrier de l'avent, des pâtisseries qui réchauffent au cœur de l'hiver... Oui, mais en même temps, dans cette famille peu ordinaire, pas facile de s'y intégrer ! La maisonnée est en effet remplie de... naines ! Oui, car ce sont sept naines qui cohabitent là, sur trois générations. Et parmi cette joyeuse bande, Richard a bien du mal à trouver sa place. Il mesure 1m98, et pourtant il est bien le fils de Zella, une des naines de cette famille. Mais entre Bettina et Fritzi (les doyennes), Zella et Katinka (les deux soeurs) et les filles de Katinka : Leni, Herta et Ludovika, le grand Richard ne sait pas où se mettre. D'autant que ces femmes-là ont des caractères bien trempés, alors il faut les supporter ! Et ça n'a pas l'air de tout repos, à lire le rythme effréné auquel Emilie Chazerand nous parle de tout ce petit monde. On saute d'un personnage à l'autre, d'un fil d'intrigue au suivant, on les entremêle, et tout ça se tricote pour donner le plus fantastique des romans de Noël !


Si ces différents fils d'intrigue sont bien souvent touchants (Richard qui cherche à en savoir plus sur son père absent, une des filles de la famille qui tombe malade, le mari de Katinka parti trop tôt...), on n'est jamais dans la commisération, bien au contraire. On m'avait déjà beaucoup parlé de l'humour redoutable de cette autrice, eh bien en effet, je ne peux qu'approuver ce point dans son écriture ! Falalalala, c'est un roman qui fait mal aux zygomatiques, qui met dans une bonne humeur incroyable, qui donne envie de partager les fous rires auxquels on ne peut échapper lors de cette lecture. Bref, comme je le disais : un parfait roman de Noël ! Rien qu'au titre, on est mis dans l'ambiance : n'avez-vous pas (comme moi depuis trois mois...) déjà la musique en tête : "'tis the season to be jolly, Falalalala..." ?

Le tout est servi par une écriture formidable : c'est varié, c'est rythmé, et c'est peut-être ce qui donne tant de plaisir à lire ce livre, autant que l'intrigue. C'est un livre dans lequel on ne peut pas s'ennuyer une seule seconde. On n'y apprend des expressions inédites, les personnages ont un sens de la répartie hors du commun, et surtout, on observe une variété de verbes de parole suffisamment rare pour être soulignée. D'ailleurs, si par hasard des profs de français passaient par ici, je n'ai qu'un mot à leur dire : lisez ce livre ! (Bon, ça, je le dis à tout le monde d'ailleurs, lisez tous ce livre). Mais en ce qui concerne les profs de français : lisez-le, et faites-en étudier des passages à vos élèves ! Meilleur moyen pour varier le lexique des dialogues de leurs rédactions...

Bref, ce roman est grandiose, hilarant, jubilatoire, alors Noël ou pas, courez en librairie (ou cliquez sur l'image), achetez-le, lisez-le, offrez-le, tout ce que vous voulez !


lundi 1 juillet 2019

Diabolo fraise, Sabrina Bensalah

Vous aviez aimé la série de romans Quatre sœurs, de Malika Ferdjoukh ? Alors vous aimerez très certainement ce roman, Diabolo fraise, de Sabrina Bensalah. C'est comme ça que ma collègue m'avait "vendu" ce titre, et c'est vrai que ma lecture n'a pas été sans rappeler celles, faites il y a quelques années, de la série à l'Ecole des Loisirs. Le ton est similaire, les questions abordées tout aussi variées, mais on est dans quelque chose de plus moderne (forcément), et surtout, c'est un one-shot, ce qui permet une lecture rapide, qu'apprécieront les moins férus de lecture. 

On retrouve donc quatre sœurs dans ce roman, à travers une tranche de vie de plusieurs mois, pendant laquelle de grands chamboulements vont intervenir. Antonella, l'aînée, une lycéenne de 18 ans, se retrouve enceinte. Elle va alors tenter de prouver, autant aux autres qu'à elle-même, que sa liberté signifie aussi qu'elle peut garder cet enfant arrivé par accident. Marieke, 16 ans, est partagée entre la hâte de perdre sa virginité, et l'approfondissement de son plaisir personnel. Jolène, 15 ans, se construit comme une jeune fille résolument féministe, tout en attendant impatiemment ses premières règles. Et la benjamine, Judy, 11 ans, tente tant bien que mal de trouver sa place au collège et parmi ses sœurs. 


Comme on le devine, de nombreux thèmes seront donc abordés à travers ce roman, permettant ainsi de trouver un écho en chaque lecteur. On y parle de sexualité, de la puberté, bref, de l'adolescence et de tous les maux et les découvertes qui l'accompagnent. On y parle aussi de féminisme et de féminité, entre Marieke qui veut plaire à tout prix et Jolène qui revendique son droit à avoir des poils et à s'habiller comme elle le souhaite. On y parle d'éducation : le père de toute cette joyeuse bande est l'auteur de livres sur l'éducation bienveillante, et il réalise qu'il est parfois bien difficile de mettre en pratique ses théories. On y parle enfin de harcèlement, avec la dose de sensibilité et d'intelligence nécessaire. Cela fait beaucoup de sujets à aborder en si peu de pages (272), mais le challenge est réussi ! Ce roman n'a pas pour but d'explorer toutes les pistes possibles et d'apporter des réponses claires à ces grandes questions que peuvent se poser beaucoup d'adolescents. Le but est simplement de leur montrer qu'ils ne sont pas les seuls à se les poser, et qu'il existe des tas de réponses différentes. 

Si je devais nuancer un peu le tableau, je pointerais du doigt les dialogues, qui manquent souvent de naturel. L'autrice met dans la bouche des personnages des mots qui découlent plus d'une pensée complexe construite sur le long terme, que d'une discussion entre sœurs, amis ou amoureux, comme c'est le cas dans le roman. Mais cela n'empêche en rien d'être touché par les trajectoires de ces jeunes filles, et d'avoir terriblement envie d'arriver à la fin du roman ! Entre rires, réflexions et émotion, ce roman semble pouvoir parfaitement parler aux adolescents. 

Alors si vous êtes tentés, n'hésitez plus, c'est par ici pour acheter ce livre ! 

mercredi 26 juin 2019

Kidnapping à la confiture, Marie Lenne-Fouquet et Eglantine Ceulemans

J'ai découvert ce roman dès sa sortie, puisque l'auteure, Marie Lenne-Fouquet, était venue faire une séance de dédicaces dans la librairie où je travaille. Ma collègue m'en avait donc parlé en avant-première, mais je n'avais pas eu l'occasion de le lire. Marie Lenne-Fouquet a également écrit(entre autres) un tout petit roman, La bonne culotte, que j'ai lu durant l'hiver et qui m'avait bien plu, par son côté à la fois décalé et touchant ! Et j'ai eu l'occasion de lire Kidnapping à la confiture grâce à la dernière opération Masse Critique de Babelio

Bref, ici, on retrouve trois jeunes adolescents (11 ans), dont la solide amitié s'est forgée grâce à leurs différences. Dans le lot, on a un intello très myope, qui se fait donc remarquer à cause de ses lunettes de taupe, un garçon surprotégé par sa mère et qui ne prend lui-même aucun risque de peur de la fâcher, et la narratrice, sourde, et qui ne peut donc entendre que grâce à ses appareils auditifs. Ces trois-là collectionnent les bêtises, même si elles sont plus drôles que méchantes. Et pourtant, cette fois-ci, ils vont se faire prendre par la police ! Leur punition consistera à aller s'occuper de personnes âgées à l'EHPAD du coin, puisque leur victime était un vieux monsieur. S'ils y vont en traînant des pieds, ils vont vite se rendre compte que la corvée est loin d'être aussi désagréable qu'il n'y paraît... 


Cette lecture me semble parfaite pour de jeunes lecteurs qui ont du mal à aller vers les livres. L'histoire est originale, déjantée au possible, et en fera rire plus d'un ! Une amitié plus qu'improbable  va se créer entre des personnages hors normes, qui vivent ensemble des aventures incroyables (au sens propre du terme hein, ne vous attendez pas à quelque chose de trop véridique...). L'écriture est très vivante, et même la typographie l'est, puisqu'il y a des jeux sur la taille des caractères : les commentaires intérieurs de la narratrice sont écrits en plus petits, ce qui apporte encore plus d'humour et de décalage à l'histoire déjà bien amusante. Le tout est parfaitement servi par les illustrations d'Eglantine Ceulemans, qui au fil des pages, complètent parfaitement le texte. On trouve dans les dessins des petits détails qu'on n'avait pas forcément imaginés, mais qui participent encore plus à l'aspect comique de ce roman. 

Cette lecture haute en couleurs saura régaler les jeunes lecteurs, garçons comme filles, et peut-être, qui sait, en réconcilier certains avec la lecture ! Alors si vous pensez à un jeune à qui offrir ce livre, c'est par ici

vendredi 10 mai 2019

Brexit Romance, Clémentine Beauvais

Depuis que les livres de Clémentine Beauvais me faisaient de l’œil, il était grand temps que je m'y lance ! Et c'est chose faite (enfin !) avec son dernier roman, Brexit Romance. Ce fut donc une entrée en grande pompe dans l'univers de cette autrice, puisque cette lecture a été un véritable coup de cœur, et m'a un peu laissée comme deux ronds de flan... 

Au Royaume-Uni, le verdict est tombé : la majorité des anglais ont décidé, ils quitteront l'Union Européenne, et Brexit il y aura. Oui, mais si c'est l'opinion de la majorité, ça n'est pas celle de tous. Parmi les jeunes londoniens, notamment, certains regrettent profondément la liberté de mouvement qu'ils vont perdre avec leur nationalité européenne. Justine Dodgson, appuyée par son frère Matt trouve alors l'idée qui leur permettra de contourner cela : elle va organiser des mariages blancs entre français et anglais ! Armée de son smartphone et d'une certaine hyperactivité, elle se lance donc dans la création d'une application destinée à matcher ses amis britanniques avec des français acceptant de sacrifier quelques années de leur vie à ce beau projet humaniste et multiculturel. Cannelle, qui prépare ainsi son mariage avec Matt, va faire en chemin la rencontre de Marguerite Fiorel, jeune soprano allant donner un récital à Londres, et de Pierre Kamenev, son professeur de chant et anticapitaliste convaincu. La rencontre de tous ces personnages hauts en couleurs va alors créer un cocktail explosif de bonne humeur, et on se régale !


On se régale, d'abord, grâce à ces fameux personnages, que Clémentine Beauvais croque à la perfection, chacun ayant des caractères bien affirmés, et campant à la perfection quelques clichés délicieusement drôles de notre société moderne. Et pour aller au bout de son propos multiculturel, l'autrice mélange avec faste les deux langues dans son écriture. Certes, Justine maîtrise plutôt bien le français, tandis que Marguerite s'en sort difficilement avec son anglais très scolaire, mais tout cela n'est en réalité qu'un prétexte pour des dialogues de sourds, entre français et anglais qui jonglent tant bien que mal entre la langue maternelle des uns et des autres. On se retrouve donc à rire devant un tas d'incompréhensions liées à des expressions très culturelles, telles que les "funny" qui ne le sont pas vraiment, les "I'm afraid" qui ne préfigurent que rarement une réelle peur, et tout cela est, ma foi,  très "interesting"... 

Plus que deux langues, ce sont véritablement deux cultures qui s'entrechoquent ici, et Clémentine Beauvais ne se prive pas pour lancer bon nombre de piques à l'égard de ces deux cultures qui sont siennes. Ainsi, le flegme britannique sera bien souvent source de fous rires, mais il faudra aussi faire preuve d'humilité pour accepter une critique également bienveillante de notre façon de nous exprimer, disons, souvent colorée. Ce ne sont pas seulement les différences culturelles qui en prennent pour leur grade, mais également tous les traits caractéristiques de notre génération : les réseaux sociaux sont en première ligne des traits d'humour de l'autrice, et suivent notamment le féminisme, le veganisme, et plus largement, la jeunesse et toutes ses joyeuses contradictions. La politique, qu'elle soit française ou britannique, n'est pas non plus en reste, puisque l'on assiste avec délectation à un cocktail du parti UKIP, auquel est conviée ni plus ni moins que Marine Le Pen. Cependant, le but de ces critiques n'est clairement pas de sanctionner quelque mode de pensée ou de vie que ce soit, mais seulement de s'amuser, car tous ces propos sont emplis d'une malice qui semble n'avoir aucune limite. 

Cette malice et ce jonglage entre deux langues suffiraient à faire un bon livre, mais ce ne sont pas là les seules qualités de ce roman, qui réussit le coup de maître de nous faire assister à un véritable opéra. Marguerite vient à Londres pour chanter dans Les noces de Figaro, mais n'assistons-nous pas, de notre côté, aux "Mariages du Brexit" ? Car finalement, si les traits de caractère des personnages sont très marqués, est-ce que ce n'est pas pour les rendre mieux visibles sur la scène sur laquelle ils évoluent ? Les dialogues sont quant à eux plein de vivacité, rebondissants, et donnent l'impression d'être face à des acteurs qui se donnent la réplique. Le texte est divisé en quatre actes, qui pourraient figurer le déroulement d'une parfaite tragi-comédie : le roman s'ouvre sur des promesses de mariage, puis les personnages engagés dans ce mariage se disputent, ce qui laisse planer sur l'histoire une véritable tension dramatique, qui trouvera sa résolution dans un dénouement avec force quiproquos et ressorts comiques. Clémentine Beauvais a donc réussi l'exploit littéraire de nous faire lire à la fois un roman et une pièce d'opéra, tout en nous procurant un plaisir immense. Et si vous avez la sensation que tout cela manque de musique, pas d'inquiétude ! L'autrice nous a concocté une playlist assortie à son roman, que vous pouvez écouter au fil de chaque acte de lecture, ou bien retrouver par ici si vous êtes trop impatients... 

Certains livres sont des livres "doudous", ceux auxquels on revient lorsqu'on a une baisse de morale. Plus que cela, je dirais que ce roman est un livre "bonbon", acidulé et piquant à souhait. Une fois terminé, on n'a qu'une envie : en reprendre ! (Cela aurait-il un lien avec les bonbons qui se sont invités sur ma photo d'illustration ? Eux seuls pourraient vous le dire...)

Si vous aussi vous avez envie de laisser ce bonbon fondre sur votre langue, procurez-vous le dans votre librairie préférée, ou en quelques clics par ici

jeudi 4 octobre 2018

Lectures en bref - Septembre 2018

Je profite de ce début de mois pour vous faire un petit bilan de mes lectures de septembre... exclusivement centré sur des albums jeunesse ! Oui, car il y a aussi des sorties bien intéressantes de ce côté, dont je vous donne un aperçu rapide !

Girafe blues, Jory John, Lane Smith

On commence par cet album chez Gallimard Jeunesse, dont les créateurs avaient publié l'an dernier Banquise blues. On les retrouve ici sur un thème un peu similaire. Il s'agit de l'histoire d'une girafe, complexée par son long cou. Vraiment, ça n'est pas très pratique, et joli, encore moins ! Mais les problèmes de cette girafe seront remis en question lorsqu'elle fera la rencontre d'une tortue, qui elle est complexée... parce que son cou est décidément trop petit ! 


L'histoire fonctionne bien, on aime cette façon d'appréhender les complexes physiques avec humour, et de les dédramatiser. Cela permet aux enfants de reprendre confiance en eux, et de prendre du recul sur leurs problèmes. En revanche, je n'ai pas été convaincue par le graphisme... Pourtant, la couverture est magnifique, avec son motif en girafe ! Mais on déchante un peu en ouvrant l'album. 

Le fossile, Max Ducos

On continue avec un auteur que j'affectionne particulièrement, Max Ducos. Même si je ne vous ai parlé ici que d'un seul de ses albums, je les aime tous ! On craque pour son univers qui fait appel à beaucoup de nos fantasmes d'enfants : rester seul la nuit dans une école, se perdre dans le labyrinthe d'un château à la recherche d'un trésor... Il sait jouer avec tout cela, et ici, encore une fois, il nous fait rêver en nous plongeant au coeur d'un chantier archéologique. On suit un jeune garçon qui, en trouvant un fossile, va être à l'origine d'une fouille. 


L'histoire est très simple, mais finalement, c'est par sa forme que cet album surprend. On est sur un livre en volumes et découpes : chaque page révèle à son tour une partie supplémentaire du chantier de fouilles... jusqu'à ce qu'on tombe, à la fin, sur le squelette du dinosaure en pop-up, qui fait son effet garanti. Si on s'en tient là, l'album correspond parfaitement aux petits curieux : une histoire interactive avec des pages cartonnées, on sait que ça fonctionne assez bien. Les plus grands y trouveront également leur compte, puisque l'album se clôture par des explications plus poussées sur l'archéologie, les fossiles, etc. Un livre qui peut donc se lire en famille, et où chacun s'y retrouve ! 

Moi j'ai peur du loup, Emilie Vast

Je crois bien que c'est la première fois que je vous parle d'un album de chez Memo. D'habitude, je suis attirée par leurs albums, toujours imprimés sur du papier de qualité, et aux graphismes attrayants, mais avec toujours une pointe de déception par rapport aux attentes que j'avais. Pourtant, avec ce nouvel album d'Emilie Vast, c'est tout l'inverse ! J'y suis allée sans m'attendre à grand chose, et finalement, je ressors de cette lecture avec un petit coup de coeur ! 


L'histoire est toute simple : c'est celle d'un lapin qui confie sa peur du loup à son copain. Au fil de la discussion, il va énumérer tout ce qui peut expliquer sa peur : les grandes oreilles, les yeux jaunes, etc. L'autre lapin associe chacun de ces éléments à un autre animal, ce qui donne, à la fin, une bête complètement loufoque, comme issue d'un cabinet de curiosités. Le fond noir fonctionne à mon sens très bien, puisqu'il met en valeur les éléments que l'on retrouve d'une page à l'autre. Le système de répétitions fait que l'histoire, avec des petits, devient de plus en plus drôle, et ils parviennent ainsi sans mal à désacraliser leur peur. 

En réalité, il manquerait un titre pour venir compléter ce bilan : Capitaine Rosalie, de Timothée de Fombelle... Seulement voilà, celui-ci je l'ai tellement aimé que j'ai voulu lui consacrer un article entier ! Affaire à suivre, donc ! 

Comme d'habitude, vous pouvez vous procurer ces livres en quelques titres sur le site leslibraires.fr

lundi 18 septembre 2017

Au temps de la préhistoire, Christine Naumann-Villemin et Marianne Barcilon

La rentrée littéraire, ça se passe aussi du côté jeunesse ! Et c'est avec beaucoup de rires que j'ai découvert ce nouvel album de Christine Naumann-Villemin et Marianne Barcilon. J'aime beaucoup leur travail à ces deux-là, notamment avec la série des aventures de la princesse Nina... J'étais donc très contente de les retrouver encore sur un autre terrain : celui de la préhistoire !


En fait, cet album est une revisite du conte des trois petits cochons, à l'époque de la préhistoire. Rien de très original du point de vue de l'histoire donc, mais des touches d'humour vraiment top dans la réécriture. Christine Naumann-Villemin s'amuse beaucoup en mélangeant préhistoire et époque moderne. Ainsi, lorsque les cochons sont chez eux, tranquillement installés, ils mettent leur "programme" (télé ?) préféré. Pour l'un ça sera le coucher du soleil, l'autre les étoiles... Mais le plus drôle, dans ce texte, ce sont les dialogues. A la préhistoire, on ne parle pas le beau français que nous connaissons, mais un langage fait d'onomatopées, rendant la lecture franchement hilarante. Et la traduction que nous en fait l'auteure est souvent tout aussi drôle. Par exemple, en langage préhistorique, "Pas question" se dit "Blabla tagadapouet pouett" ! (Je ne vous ai pas mis l'exemple le plus drôle, histoire de vous laisser le plaisir de découvrir toutes les autres ;) ). N'ayant pas d'enfants, je me suis contentée de lire cet album seule, dans ma tête. Mais pour ceux qui en ont, j'imagine que la lecture avec les enfants doit donner un beau moment d'hilarité générale ! Malgré une fin un peu décevante, je pense que ce sera un de mes coups de coeur pour cette rentrée !

Le plaisir de cet album, c'est aussi celui de retrouver les illustrations de Marianne Barcilon. On retrouve chez ses personnages un peu toujours les mêmes expressions de visage, mais le dessin est à la fois drôle et tendre (quoique dans cet album-ci, on est plus dans le drôle). Les couleurs sont très bien choisies, et les aplats de couleur participent à cette beauté des illustrations.


J'en profite pour vous parler d'un autre album de cette rentrée, également illustré par Marianne Barcilon : Overdose de rose (l'illustratrice a collaboré avec Fanny Joly). A l'illustration, j'ai tout de suite été attirée, d'autant que le titre et la couverture laissent imaginer un propos intéressant, sur une petite fille à qui on impose le rose, mais qui le rejette. C'est effectivement ce qui se passe dans cet album. Pourtant, c'est un petit un coup de gueule que je pousse ici. D'abord parce que les choses vont trop vite, sont trop simples, et donc ce discours parait ici un peu stéréotypé (alors que le but était inverse). Et surtout pour la fin (désolée, je vous la dévoile... ALERTE SPOILER donc). A la fin, la petite fille est autorisée à ne plus s'habiller en rose. Le texte dit qu'elle choisit toutes les couleurs, mais sur l'illustration, on la voit habillée en bleu, sur un vélo bleu, etc. Un peu facile donc, d'un stéréotype, on court dans le stéréotype opposé. Ici ça n'est pas "tout blanc tout noir", mais "tout rose tout bleu"... j'aurais préféré voir une petite fille habillée de toutes les couleurs, histoire d'éviter ce piège !


Deux albums lus dans le cadre du Challenge 1% Rentrée Littéraire 2017.



mardi 21 février 2017

Le Royaume de Minuit, Max Ducos

A force d'avoir vu ce bel album traîner quelque temps dans la librairie où je travaille, j'ai fini par mettre la main dessus. Et je n'ai pas été déçue du voyage !


En effet, qui n'a jamais rêvé, comme Achille, de partir à l'aventure dans son école, désertée, de nuit ? Même si, pour notre jeune héros, au début, cela n'a rien d'une partie de plaisir... Achille est un peu le cancre chef de l'école. Alors, encore une fois, la maîtresse décide de le punir, en le consignant au placard ! Et le garçon se fait si discret, que tout le monde l'oublie au moment de rentrer chez soi. Passé le premier moment de frayeur lorsqu'il s'aperçoit de l'heure tardive, il réalise bien vite l'ampleur de son nouveau terrain de jeux. Car il a en réalité de quoi s'en donner à coeur joie ! Entre les objets confisqués (les consoles de jeux, par exemple !), la salle de gym qui deviendra salle du trône, et les salles de classe vide, Achille a trouvé où établir son nouveau royaume... rejoint par le fils des gardiens, qui deviendra son fidèle chevalier. A eux deux, ils vont vivre une nuit riche en aventures en tous genres.

A travers cet album, on réalise un peu rêve de gosse... Autrement dit, Max Ducos sait prendre les enfants par les sentiments ! Les illustrations sont très réalistes, et surtout, empreintes de couleurs chaleureuses, permettant ainsi aux plus grands enfants de rester proches de leur réalité. D'autant que le texte semble en premier lieu être destiné à des enfants sachant déjà lire, et non pas à des enfants qui auraient besoin d'être accompagnés par leurs parents. Et pourtant, l'ambiance un peu cosy de ces illustrations leur permet de replonger au plus tendre de leur prime enfance. Le Royaume de Minuit, c'est donc un album destiné au plus grand, qui les fait d'ailleurs se sentir grands, mais sans qu'ils en oublient de profiter de leur jeune âge.

Pour couronner le tout, je me sens obligée de donner une mention spéciale à une des pages, dont les références apportent encore plus de plaisir aux lecteurs avertis !


En effet, si vous regardez attentivement, vous reconnaîtrez deux grands classiques de l'album jeunesse (j'ai nommé le fameux Max et les maximonstres, et le non moins classique Petit bleu et petit jaune !), et surtout, l'album fétiche, celui que tout fan de littérature jeunesse rêve de posséder... le Alice au pays des merveilles de Benjamin Lacombe ! Voilà, c'était la touche finale... 

mercredi 4 janvier 2017

Focus sur... Vincent Villeminot

Pour cet article, je ne vais pas me contenter de vous parler d'un seul livre, mais bel et bien de deux, lus à la suite. Tout d'abord, il y a Le copain de la fille du tueur, roman que Vincent Villeminot a sorti en cet automne 2016, et qui m'avait fait envie lors de mon passage dans plusieurs librairies quand je cherchais du travail. A peu près au même moment, cet auteur jeunesse a également publié Samedi 14 novembre, roman qui, comme son nom le laisse aisément deviner, porte sur les attentats du 13 novembre. Vincent Villeminot a également écrit Les Pluies, qui est sorti récemment lui aussi, mais j'avoue qu'il m'intéressait moins que les deux autres, et que je n'ai pas eu l'occasion de le lire. Puisque j'en suis à évoquer les dernières parutions de cet auteur, je dois également citer le dernier tome de la série U4, intitulé Contagion, qu'il a co-écrit avec les trois autres auteurs de la saga (Carole Trébor, Yves Grevet et Florence Hinckel). Mais je dois vous faire un aveu : je ne me suis pas encore lancée dans cette saga (qui pourtant me fait drôlement envie, depuis le temps que j'en entends parler !)...

Mais revenons-en au Copain de la fille du tueur. Chose intéressante à souligner sur ce roman : je pense qu'il s'adresse plus largement à UN lecteur plutôt qu'à une lectrice, fait assez rare en littérature adolescente : la plupart du temps, soit on est dans quelque chose qui s'adresse plus largement aux filles, soit cela peut toucher les deux sexes à part égale. Mais ici, je pense qu'une fille serait peut-être moins sensible à cette histoire q'un garçon ne pourrait l'être. Et cela, dans un premier temps, parce que le narrateur est un garçon. Charles est le fils d'un poète assez connu en Suisse, et il étudie dans un pensionnat privé pour "gosses de riches". Comment qualifier autrement ce lycée où chaque élève dispose de son propre appartement, se fait porter les repas tous les soirs à domicile, etc ? Qui plus est, cet établissement est très largement fréquenté par des enfants de personnalités célèbres, politiques pour la plupart. A commencer par Touk-E, voisin et bientôt meilleur ami de Charles : il est le fils d'un dictateur africain... En dehors de leur richesse, ces deux adolescents vivent une vie semblable à celle de tout lycéen : l'un est bon élève tandis que l'autre n'aime pas les cours, ils font les quatre cent coups comme tout le monde pourrait aussi le faire, et ils passent le plus clair de leur temps à traîner (et fumer des joints) ensemble. Jusqu'au jour où Selma vient perturber cet équilibre. La jeune fille arrive au lycée au milieu de l'année scolaire, et Charles est loin de lui être indifférent. Bientôt, il ne pense plus qu'à elle, et Touk-E ne fait rien pour attiser cette obsession. Pourtant, il s'agit d'un jeu dangereux, surtout quand on sait que le père de Selma n'est autre qu'un narcotrafiquant mexicain, réputé agressif et dangereux. Et si Selma entre malicieusement dans le jeu de séduction (timide, mais pimenté par Touk-E) de Charles, elle ne s'y abandonne pas totalement, et une partie d'elle résiste, peut-être à cause de la menace de son père ?


Dans Samedi 14 novembre, le narrateur est, là encore, un garçon, mais pour autant, il me semble que l'intrigue peut intéresser tout le monde. Notamment parce qu'on part d'un événement qui nous a tous touchés, petits ou grands, garçons ou filles : les attentats du 13 novembre, à Paris. Le narrateur, B., fêtait son anniversaire en terrasse d'un café, en compagnie de son frère aîné. Et il a vu une Clio s'arrêter devant cette terrasse. Des hommes sortir de cette Clio, des armes dans les mains. Ces armes tirer sans s'arrêter partout où elles pouvaient atteindre des victimes. Et si lui s'en sort avec une simple écorchure au bras, son frère n'a pas cette chance. Il ne se relèvera pas. Le choc psychique est trop important pour B. qui décide alors de quitter l'hôpital sans attendre que quelqu'un vienne le chercher et le prenne sous son aile. Il ne sait pas où aller, alors il monte dans une rame de métro, avec son bras en écharpe et son tee-shirt sali par le sang des autres, de son frère. Dans ce métro, presque vide, il croise un regard qu'il reconnaît. Cet homme était assis à l'arrière de la Clio. S'il n'est pas sorti vider des chargeurs sur des innocents, il est complice des hommes qui l'ont fait. Sans savoir pourquoi ni comment, B. décide alors de le suivre. Comme lui, il s'engouffre dans un train pour Lille. Et le voilà au pied d'un immeuble, à guetter une femme arabe qui rapporte des vêtements à cet homme infâme. Sur un coup de tête, B. devient alors un homme qui prend des otages. La violence, c'est quelque chose de nouveau en lui. Mais en ce jour, il est dévoré par le chagrin, et il veut comprendre, il veut obtenir des réponses, et surtout il veut venger son frère. Il se retrouve donc à braquer un pistolet sur un homme, attaché à un tuyau de radiateur, tandis que la soeur de cet homme, musulmane va se soumettre à ses ordres. Avant la discussion, la violence, l'humiliation. Puis la raison revient. B. force l'homme à avouer ce à quoi il a pris part. Il lit alors sur le visage de la soeur, Layla, un dégoût grandissant : elle réprouve les actes de son frère, elle est véritablement en colère contre lui. Peut-être est-ce cette colère qui sauvera B. et qui l'empêchera d'aller trop loin ? En tous cas, on sent que cela aurait pu déraper dans l'autre sens, aisément.

Ces deux romans de Vincent Villeminot, bien que très différents, sont tous les deux très réussis. Le copain de la fille du tueur est un excellent roman pour les garçons, en cela qu'il décrit une histoire d'amour du point de vue d'un garçon, pour un lecteur garçon. L'auteur ne se contente pas d'une histoire sentimentale comme les filles les aiment. Il ajoute du physique, car l'amour ça passe aussi par cela. Pour autant, on n'est pas dans quelque chose de vulgaire. On se contente d'imaginer avec Charles les formes de Selma dans le petit short moulant qu'elle porte lorsqu'elle va courir. Ce genre de situation malicieuse qui rappelle aux adolescents que l'amour, ça n'est pas uniquement une chose un peu mièvre qui ne préoccupe que les filles. Mais cela est contrebalancé par des moments tendres, qui dit aux garçons que ça n'est pas non plus qu'une affaire de pulsions physiques, que les sentiments, c'est aussi pour eux ! Et puis, comme c'est de garçons adolescents qu'on parle, pour les intéresser pleinement, il y a aussi du foot, et un peu de violence. Vincent Villeminot a donc parfaitement su trouver comment parler à des garçons qui ne veulent pas toujours avouer qu'ils sont eux aussi des êtres sensibles, capables de ressentir autre chose que l'excitation des supporters de foot...


Samedi 14 novembre est un roman très touchant. Forcément, puisque cela parle d'un sujet qui nous laisse à fleur de peau. Il n'apporte pas de réponse, il ouvre simplement des portes à la réflexion. Mais ça n'est pas à mon sens son plus grand atout. Ce dernier réside en fait dans l'écriture et la construction du roman. On est dans une tragédie en cinq actes, même si parfois on oublie cette forme particulière, suffisamment en tous cas pour se laisser porter par l'intrigue. Si le roman est centré sur B., on retrouve aussi, par bribes, les voix d'autres personnages : d'autres victimes, une infirmière, la petite amie de B., et une danseuse, qui était en représentation au moment des attentats. Cet enchevêtrement de voix plus douces permet de rythmer les accès de folie, de violence, puis les réflexions de B., et elles rappellent que les victimes, directes ou non, ont été en réalité très nombreuses. Le roman est accompagné de suggestions de musiques, à écouter en même temps que les différents actes. Je ne suis pas très musique, mais j'avoue que ces choix ont été très judicieux : ils permettent de canaliser les émotions qui affleurent forcément en lisant ce roman,et ils ramènent de la beauté et de l'espoir. Même si c'est aussi le but du roman, ces musiques aident beaucoup.

Vincent Villeminot signe donc ici deux magnifiques romans, suffisamment rares pour mériter qu'on parle d'eux. Qui a dit que qualité et quantité n'étaient pas compatibles ? Il nous démontre ici le contraire...

jeudi 8 décembre 2016

Le bois dormait, Rebecca Dautremer

Ca fait un moment que je m'intéresse d'assez près au travail (magnifique !) de Rebecca Dautremer. Depuis sa Bible en fait je crois. En même temps, comment ne pas craquer devant des dessins aussi magnifiques que celui-ci ?

 

J'avais adoré aussi, l'an dernier, Yéti, album écrit par Taï-Marc Le Thanh que Rebecca Dautremer a illustré. Bref, à chaque fois qu'il y a une publication dont les illustrations sont faites par cette artiste, j'adore ! Alors pour cet album, Le bois dormait, qu'elle a elle-même écrit et illustré, je ne pouvais qu'aimer ! 

On y trouve une poésie inouïe et pleine de douceur, tant dans le texte que dans les illustrations. Les touches d'humour parsemées dans ces dessins sont également délicieuses, et permettent une lecture très en profondeur (bien qu'elle ne soit pas nécessaire à la compréhension). Rebecca Dautremer travaille autour de l'histoire de La Belle au Bois dormant, et façonne un monde endormi, observé par deux personnages. Le contraste est saisissant entre ce vieil homme et ce jeune homme, dessinés à traits légers, de petite taille, sans couleur, et le monde endormi, représenté sur des pages immenses, tout en couleurs et en riches détails. 

J'ai trouvé cette réécriture du célèbre conte très fine, et magnifique. Pour moi, cette histoire questionne la possibilité de croire ou non aux contes de fées. En effet, à un certain âge, l'enfant doit se lasser de toutes ces belles histoires qu'on lui raconte, et se dire que tout cela n'a plus lieu d'être. Et pourtant, avec cette histoire tout en douceur, Rebecca Dautremer semble donner aux jeunes le pouvoir de prendre part aux contes de fées, d'en être pleinement acteurs, et donc de croire en la magie du monde. 


C'est en tous cas le sens que j'ai trouvé à la lecture de cet album. Mais je suis tombée il y a peu sur une vidéo où, dans une interview, l'auteur n'avait pas du tout pensé à ce sens. Elle explique en effet qu'elle a pris pour point de départ l'interrogation suivante : comment réveiller un monde endormi ? Et elle a trouvé cette belle histoire, inspiré de La Belle au Bois dormant, pour y répondre. Et bien entendu, cette question est à prendre à tous les niveaux possibles ! La conclusion, qui est donc de laisser la porte ouverte aux contes de fées et à la magie, me rappelle très fortement la conclusion du dernier roman de Timothée de Fombelle ! Donc forcément, un énorme coup de coeur pour cet album !